• Géopolitique de l’eau au Moyen-Orient

    Géopolitique de l’eau au Moyen-Orient

    François-Georges DREYFUS
    Professeur émérite d’Études Européennes à l’université Paris IV-Sorbonne. Ancien directeur de l’Institut d’Études Politiques de Strasbourg, du Centre des Études Germaniques et de l’Institut des Hautes Études Européennes.
    Quand nous pensons au Moyen-Orient, nous pensons, pétrole, gaz, oléo­ducs ou gazoducs ; nous oublions presque toujours l’eau. Or si on peut passer ‘hydrocarbures, ce qui fut le cas jusqu’au XXe Siècle, on ne peut pas se passer d’eau, c’est un problème mondial, mais il est vraiment grave dans une région comme le Moyen-Orient, au climat particulièrement sec.
    Le Moyen-Orient
    Par Moyen Orient nous entendons le territoire qui s’étend d’Istanbul à la fron­tière irako-iranienne de l’Est à l’ouest et de la Mer Noire au Canal de Suez du Nord au Sud; en d’autres termes les États suivants: Turquie en particulier la Turquie orientale, l’Irak, la Syrie, le Liban , Palestine et  la Jordanie. Il s’agit d’une zone de climat méditerranéen avec ses précipitations entre 600 et 700 mm d’eau par an: dans la zone semi désertiques telle la Syrie entre l’Euphrate et le Tigre, ou encre l’Irak, les précipitations sont de l’ordre de 100 à 200mm par an seule à la Djezireh, au Nord autour du Mossoul reçoit environ 400mm d’eau par an tandis que les régions montagneuses Taurus en Turquie, Djebel Ansariyya en Syrie, les monts du Liban, le Golan, la Haute Galilée … reçoivent eux entre 1 et 3m d’eau par an : mais les plaines côtières reçoivent tout de même 500mm d’eau chaque année. Toutefois cette situation délicate pour les régions cultivables est palliée par les eaux des fleuves qui prennent leur source dans les châteaux d’eau que sont les zones montagneuses.
    Le problème de l’eau en Turquie
    La Turquie est au Moyen Orient un véritable château d’eau. C’est là que naissent le Tigre et l’Euphrate, c’est-à-dire deux fleuves qui irriguent non seulement la Turquie du Sud et du Sud-Est, mais aussi la Syrie et l’Irak. Pendant des années, depuis le début du Moyen-Age, ces fleuves n’ont pas été véritablement mis en valeur, ni au temps de l’empire Ottoman ni même dans les débuts de la république turque. Puis, tout d’un coup, on a pensé que cette région était fondamentale et on a décidé d’y construire des barrages. Et depuis un demi-siècle, on cherche à dompter les fleuves, avec des barrages qui ont un triple rôle :
    • un rôle de fourniture d’énergie électrique qui a l’avantage de ne pas être polluant,
    • un rôle d’irrigation, qui est immédiat en Turquie : 25% des terres arables turques sont irriguées,
    • un rôle de régularisation du débit des fleuves.
    Seulement, quand on parle de cette planification de l’eau enTurquie, on oublie que cela a des conséquences internationales. Sur les terres turques, cela représente environ 100.000 Km2, et l’on oublie complètement que cela va toucher la Syrie orientale, le long de l’Euphrate jusqu’au Tigre, et l’Irak tout entier.
    Lorsque les barrages seront définitivement construits, 30% de l’eau fournie actuellement par la Turquie à l’Irak et qui se déverse par le Tigre et l’Euphrate, aura disparu et sera utilisée en Turquie même, ce qui posera de sérieux problèmes aux agricultures irakienne et syrienne dans l’avenir.
    La politique turque de l’eau se fonde sur le Great Anatolian Project (G.A.P. soit grand projet anatolien) qui prévoit la construction de tout un réseau de barrages que domine le barrage Atatùrk, du nom du fondateur de la République turque.
    Le programme turc va toucher la Syrie. Pour compenser les pertes hydrologi­ques qu’impose l’Israël à la Syrie à la suite de l’occupation du Golan, la Syrie a large­ment utilisé les eaux de l’Euphrate (qui traverse la Syrie orientale) et du Tigre : cela a contribué à la mise en valeur d’une bonne partie des zones proches de l’Euphrate et de la Haute Djezireh. Le réseau prévu par le GAP diminuera de 25% environ les prélèvements, de 25 à 30% en Syrie, de 20 à 25% en Irak.
    Tout cela crée une situation conflictuelle, au point que, dans les années 1970, quand le projet de construction d’un barrage sur l’Euphrate commence à se concré­tiser, un conflit a failli naître entre la Turquie et certains États arabes. C’est une mé­diation saoudienne qui a permis de l’éviter, en trouvant une solution relativement acceptable pour les uns et pour les autres.
    Dans les conditions actuelles, la crise irakienne et l’isolement diplomatique de a Syrie, favorisent les desseins turcs.
    Seulement, le problème est devenu plus grave. En raison de la poussée dé­mographique de ces pays, la Syrie passera de 20 à 28 millions d’habitants, l’Irak de 29 à 36 d’ici l’an 2025, et les nécessités de l’agriculture aidant les besoins en eau augmenteront d’environ 30%.
    L’Irak de Saddam Hussein a entre 1970 et 1990 fait construire tout un réseau d’une dizaine de barrages importants sur les affluents de la Rive Gauche du Tigre; il aurait cherché à aménager les régions marécageuses entre Amara et le Chatt-el- arab (Golfe Persique) ; ce fut, parmi bien d’autres, une des causes du conflit entre l’Irak et l’Iran.
    Mais le grand problème de l’eau se pose entre la Méditerranée et le Jourdain dans la région palestinienne ; mais il faut aussi envisager le triangle Damas-Beyrouth-Tel-Aviv : c’est d’ailleurs l’une des raisons des conflits syro-libanais. Certes la Syrie n’a pas jusqu’à l’automne 2008 reconnu le Liban, État artificiel mais mis en place par la France en 1920-22, mais l’expansionnisme syrien à l’encontre du Liban a aussi des raisons économiques. Lattaquié n’offre pas les mêmes avantages portuaires que Beyrouth. À cela s’ajoute le problème de l’eau : le Liban est un château d’eau dont l’usage permettrait de compenser les pertes en eau que représente l’occupation du Golan par Israël et que va aggraver la politique hydrologique de la Turquie.
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