• Moyen-Orient et l'eau..

                                  En tête des exportateurs mondiaux de pétrole, les Émirats arabes unis (EAU) et l'Arabie saoudite font souvent la manchette des journaux occidentaux (1). En raison de l'effondrement du prix du pétrole, médias et analystes du Moyen-Orient rapportent exhaustivement les difficultés financières auxquelles ces pays font face (2). 

    Moins connue, mais potentiellement bien plus importante, est la crise de l'eau qui frappe cette région du monde. En effet, selon Radwan al-Weshah, ancien directeur de l'eau au programme de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) de la région arabe, le golfe Persique, et en particulier l'Arabie saoudite, « souffre d'une crise de l'eau les plus complexes au monde (3) ». 

    Une population qui surconsomme dans un pays aride 

    Avec respectivement moins de 60 millimètres et en moyenne 78 millimètres de pluie par an, l'Arabie saoudite et les EAU comptent parmi les dix pays les plus arides au monde (4). En prenant en compte la grande rareté de lacs et de rivières, les sources d'eau de ces pays sont à 98 % des réserves souterraines en eau douce (5). Le fait que celles-ci sont non renouvelables implique nécessairement d'en faire une bonne gestion. En considérant que l'Arabie saoudite avait un des plus grands et anciens aquifères au monde qui, selon les estimations, contenait 500km3 d'eau, plusieurs facteurs humains sont à l'origine de la crise de l'eau (6). 

    De fait, les Émiratis utilisent en moyenne 390 litres d'eau par jour, derrière les Saoudiens qui, avec un usage moyen de 500 litres par jour, sont les premiers consommateurs au monde (7). Cette surconsommation s'explique par les importants revenus pétroliers qui permettaient de financer la désalinisation de l'eau à faible coût. Ainsi, Émiratis et Saoudiens pouvaient user d'eau abondamment. 

    D'autres facteurs humains sont aussi en cause : une forte croissance démographique, en plus d'un des plus forts taux d'immigration pour les EAU, une augmentation de la densité de population en zone urbaine et un niveau de vie qui ne cesse de grimper (8). Cependant, la source la plus importante de la crise de l'eau dans ces deux pays est indéniablement l'agriculture, qui représente plus de 80 % de la consommation d'eau en Arabie saoudite (9). 

    De fait, selon Abdullah al-Misnad, professeur en climatologie, cette crise de l'eau est due au programme d'autosuffisance alimentaire introduit par le gouvernement saoudien dans les années 1970, notamment la décision d'introduire la culture massive de blé en 1983 (10). Le gouvernement a alors subventionné des systèmes de pompage et fourni l'énergie nécessaire à l'extraction d'eau souterraine par les agriculteurs (11). On y utilisait, comme aux EAU, la méthode d'irrigation de l'inondation. La surexploitation des nappes phréatiques, atteignant plus de 300 % en dix ans selon le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), ainsi que la mauvaise gestion des ressources hydriques sont donc les principaux facteurs de la crise de l'eau en Arabie saoudite et aux EAU (12). 

    Une situation de stress hydrique extrême 

    Cette crise de l'eau a des impacts alarmants. D'abord, les mauvaises méthodes d'irrigation menacent l'assèchement des réservoirs d'eau douce. Selon Ali al-Takhees, ancien vice-ministre saoudien de l'Agriculture, les réserves au centre de l'Arabie saoudite se sont transformées en sablonnières, et celles à l'est vont suivre (13). De plus, les aquifères superficiels ne peuvent se recharger qu'avec les précipitations, car les nappes d'eau profondes ont été vidées (14). En considérant que les changements climatiques risquent de faire diminuer encore plus les précipitations et d'augmenter la température moyenne, le problème sera encore plus exacerbé (15). 

    Le dessalement de l'eau de mer a massivement pris le relais, les EAU générant 14 % de la production mondiale d'eau désalinisée, après l'Arabie saoudite, numéro un mondial. Cependant, cette méthode engendre d'importantes conséquences sur les plans économique et environnemental (16). Selon Sultan Ahmed Al Jaber, ministre d'État et envoyé spécial des EAU pour l'énergie et le climat, « cette dépendance à la désalinisation, ce n'est ni supportable ni souhaitable (17) ». De fait, les usines de dessalement nécessitent beaucoup d'électricité, qui était fournie jusqu'alors à un prix fortement subventionné, selon Bastien Siméon, responsable de secteur eau chez KPMG (18). Avant la chute des prix, le baril de pétrole était par exemple vendu 1 $ à la Saline Water Conversion Corporation (SWCC) par le gouvernent saoudien. 

    Le manque à gagner est énorme pour les finances publiques, qui ne peuvent plus se le permettre. Les conséquences environnementales de cette méthode ne sont pas non plus négligeables. La combustion du pétrole qui a lieu au cours de la désalinisation entraine des émissions de dioxyde de carbone dans l'atmosphère, ce qui augmente les impacts du changement climatique (19). De surcroit, le procédé de désalinisation implique le déversement d'une grande quantité d'eau salée dans la mer. Cela a entrainé une augmentation de la salinité des mers du golfe Persique, ce qui menace les ressources halieutiques. De plus, Franck Galland, un chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique, pointe qu'une simple contamination de l'eau en mer, par des bateaux transporteurs de pétrole par exemple, mettrait instantanément fin à cette possibilité (20). 

    À long terme, selon une étude exposée dans le Khaleej Times qui classe 167 pays, la moitié des 33 pays qui vont souffrir de stress hydrique extrême d'ici 2040 sont au Moyen-Orient (21). Les EAU arrivent 5e, suivis de l'Arabie saoudite qui figure au 7e rang. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu'il y a stress hydrique lorsqu'une personne dispose de moins de 1700m3 d'eau par an, et qu'il y a pénurie lorsqu'elle dispose de moins de 1000m3 par an (22). Considérant que la disponibilité en eau renouvelable en Arabie saoudite est inférieure à 500m3 par personne par an, on peut déduire qu'elle est déjà en pénurie (23). Ali al-Takhees est clair : si les pratiques agricoles ne changent pas, l'Arabie saoudite sera frappée d'une sécheresse majeure d'ici 30 ans (24). 

    Des solutions différentes pour l'Arabie saoudite et les EAU 

    Le gouvernement saoudien a tenté une approche afin de réduire la consommation de ses citoyens : la taxation de l'eau. Toutefois, cette politique gouvernementale a entrainé une vague d'indignation sur les médias sociaux (25). Nombreuses sont les plaintes contre la mise en place du nouveau système de comptage d'eau, instauré au début de 2017. En effet, certains Saoudiens disent avoir vu leur facture passer de quelques dollars à plusieurs milliers. Cette mesure a d'ailleurs entrainé la révocation d'Abdallah Al-Hassine comme ministre de l'Eau et de l'Électricité (26). 

    D'autre part, introduite le 19 janvier 2017 par Sultan Ahmed Al Jaber, l'initiative des EAU consiste à récompenser trois chercheurs étrangers pour leurs études dans le domaine de l'accélération pluviométrique (27). Cette technique, comparée à un « ensemencement des nuages », permettrait d'accroître le rendement pluviométrique d'au moins 5 %, selon Alia Al Mazrouei, directrice du programme au Centre national de météorologie et de sismologie (CNMS) des EAU. 

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