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    L’EAU, ENJEU GÉOPOLITIQUE PRIMORDIAL EN ASIE DU SUD-EST

    L'eau, prochain enjeu géopolitique de l'Asie.
    Quelques jours après l’attaque meurtrière à la base militaire indienne d’Uri, dans le Cachemire indien, le premier ministre Narendra Modi menace en septembre de lancer la guerre de l’eau. Il déclare que « le sang et l’eau ne peuvent couler ensemble. » L’eau qui est en jeu, c’est celle du fleuve Indus : le cours d’eau prend sa source dans l’Himalaya indien et irrigue le Pakistan.
    Le traité entre l’Inde et le Pakistan remis sur le tapis
    A chaque nouveau conflit entre les deux puissances, la menace d’une guerre de l’eau réapparaît. Depuis la partition en 1947 de l’Inde et du Pakistan, les deux pays se disputent l’Indus et ses affluents. Les besoins en eau du Pakistan dépendent à 64% du cours d’eau, ses barrages permettant d’alimenter la population en électricité et en eau potable. Malgré les tensions persistantes entre les deux pays, la gestion de ce fleuve transfrontalier est géré d’une façon pacifique, grâce au traité de l’Indus, signé en 1960. Ce dernier a survécu à chaque conflit et n’a, jusqu’à présent, jamais été remis en cause. Ce traité alloue à l’Inde la maîtrise des trois sources de l’Indus à l’Est, et le Pakistan peut exploiter les affluents du côté Ouest de la frontière. L’Inde peut gérer comme elle l’entend les trois fleuves dont elle dispose, à condition de ne pas obstruer le passage de l’eau dans les fleuves de l’Ouest. Le contrôle de ce fleuve est un enjeu géopolitique majeur pour les deux nations : si l’on considère que les seules ressources pakistanaises en eau peuvent être limitées par l’adversaire indien, tout non-respect du traité serait alors considéré comme un « acte de guerre. » Rappelons que les deux pays sont dotés de l’arme nucléaire. Dernier conflit en date : le Pakistan suspecte un accroissement des prélèvements des rivières Chenab et Jhelum, affluents de l’Indus. D’après le traité, l’Inde aurait la possibilité de développer un potentiel hydroélectrique de 18.000 MW contre seulement 4000 MW aujourd’hui. Ainsi, Narendra Modi souhaiterait maximiser l’utilisation de l’eau de l’Indus en construisant de nouvelles centrales hydroélectriques. Décision contestée par le premier ministre pakistanais, qui va avoir recours à l’arbitrage de la Commission des eaux de l’Indus, en charge de rendre une décision. New Delhi est d’autant plus en colère que la Chine, alliée du Pakistan, multiplie les projets de barrage au Tibet, en amont de l’Inde. Le projet de barrage bloquerait ainsi l’un des affluents du Brahmapoutre. Décision qui se révélerait catastrophique pour le Bangladesh.
    Le Bangladesh, grand perdant de la guerre de l’eau entre la Chine et l’Inde
    Le Bangladesh est un pays qui regroupe 180 millions d’habitants sur un tiers de la superficie du territoire français. Il faut savoir que les deux fleuves qui traversent le pays sont les seuls fleuves non-gérés par une agence internationale : l’Inde a le pouvoir décisionnaire. En 1980, la nation construit le barrage de Farakka, sur le Gange, à 11 kilomètres de sa frontière avec le Bangladesh. Conséquence directe : le Gange s’ensable au Bangladesh, puisque tout est redirigé vers Calcutta (Inde). Aujourd’hui, la Chine et l’Inde ont d’autres projets pour le Brahmapoutre, second fleuve du pays. L’Inde veut irriguer la province du Rajhastan, au Nord-Ouest du pays, et la Chine a un besoin urgent d’eau. Un projet de détournement de fleuve est en cours du côté chinois. Si ces barrages voient le jour, le Bangladesh «utile» réduira de moitié : en effet, le flot d’eaux douces ne sera plus assez important pour contrecarrer la montée des eaux salines venues du golfe du Bengale, détruisant ainsi la culture du riz au Bangladesh. Le pays, déjà sujet aux inondations annuelles du Brahmapoutre et des affluents du Gange, qui emportent récoltes, habitations et vies humaines, finirait plongé dans la misère. Sans parler de la fonte des glaciers himalayens …
    Le Tibet et l’Himalaya, zones-clés de la politique asiatique de l’eau
    La chaîne de l’Himalaya et la région du Tibet constituent un réservoir naturel précieux. Il faut savoir que cette zone géostratégique et politique, où plus de dix fleuves et rivières d’Asie prennent leur source, est actuellement dominée par les Chinois. La Chine, qui se trouve première concernée avec l’Inde dans cette problématique de l’eau, détourne aujourd’hui des rivières pour alimenter la région Nord de la Chine, où seulement 17% de l’eau du pays coule naturellement. Mais si les Chinois devaient continuer leur politique de ponction de l’eau chez le voisin, où sont entre autres alimentés le fleuve Jaune, le Yangtze, le Gange et l’Indus, le Tibet ferait alors à nouveau office de zone tampon entre les deux nations. On remarque que la Chine se tourne vers des solutions alternatives, comme le dessalement de l’eau de mer ou encore le recyclage des eaux usées. La prochaine problématique que devront affronter les deux pays sera écologique : ralentir la fonte des glaciers himalayens sera le prochain enjeu de l’Asie.
    Les fleuves d'Asie du Sud-Est prennent en grande majorité leur source sur le plateau himalayen, au Tibet.
    Les fleuves d’Asie du Sud-Est prennent en grande majorité leur source sur le plateau himalayen, au Tibet.
    Interview de Frédéric Lasserre, géographe et géopoliticien, expert sur la problématique de l’eau, professeur à l’université de Laval, Québec.
    L’eau est une question secondaire, si je puis dire, un facteur supplémentaire de tensions entre deux puissances.
    Quelle est la politique actuelle de la Chine vis-à-vis de la problématique de l’eau? » Je ne suis pas sûr qu’il y ait de politique générale en Chine strictement dédiée à l’eau. C’est bien évidemment une problématique du politique chinois, mais mis à part un ministère des Ressources en eau et l’Agence environnementale de Chine, il n’y a pas d’entité politique dédiée. La Chine est confrontée à deux problèmes majeurs : la pollution, et le manque d’eau. Aujourd’hui, la Chine avance sur plusieurs projets d’aménagements. Le barrage des Trois Gorges, construit dans les années 90, est aujourd’hui en fonctionnement sur la branche orientale du Yangtze, bientôt sur la branche centrale. Un chantier tibétain était prévu, mais aujourd’hui, rien n’est moins sûr. Il y a également un projet sur le Mékong. Ce qui change aujourd’hui, c’est que la Chine prévoit des aménagements sur les fleuves transfrontaliers : un projet de barrage sur la rive droite de l’Amour, qui inquiète les Russes. Les projets de barrage sur l’Irlych et l’Ili mettrait à mal les voisins kazakhs. Le détournement du Brahmapoutre serait une complication supplémentaire pour les relations sino-indiennes. »
    Quelles seraient les conséquences d’une fonte des glaciers himalayens? Serait-ce le début d’une guerre de l’eau asiatique?« Les changements climatiques sont en effet responsables de la fonte des glaciers himalayens. Mais il faut nuancer les propos alarmistes en disant que malgré le fait que les glaciers himalayens fondent de plus en plus, ce qui, à court terme, amènera plus d’eau, la majorité des fleuves en aval du plateau tibétain sont alimentés par les moussons. Seulement 10% du débit de l’eau enregistré dans les fleuves proviennent de la fonte des glaciers. L’impact sur le débit est différent selon les fleuves. Oui les glaciers fondent, oui, localement (sur le pied des montagnes) une fonte des glaciers posera problème un jour, mais non la fonte des glaciers n’entraînera pas un assèchement de l’ensemble des fleuves de la région d’Asie du Sud-Est. Avec les changements climatiques que nous allons connaître, il est même probable que les moussons s’accentuent.
    Qu’en est-il des tensions entre le Pakistan et l’Inde concernant le partage de l’eau de l’Indus? Une renégociation des traités est-elle envisageable?« Ce n’est pas la première fois que l’Inde et le Pakistan s’affrontent au sujet de l’Indus, et je doute que ce soit la dernière. Comme vous le savez, les deux pays sont toujours juridiquement en état de guerre et les tensions ne datent pas d’hier. Il y a souvent des scènes de ménages car chacun pense que le traité donne plus de droit à l’autre : mais ils ont toujours trouvé des solutions, à travers divers arbitrages. Il est peu probable qu’une des deux nations prenne le risque politique d’abroger le traité. »
    Au long terme, pensez-vous que la région d’Asie du Sud-Est devra mener une guerre ouverte pour l’eau?« Je ne pense pas qu’il y aura de guerre ouverte pour l’eau, au moyen terme. L’eau est une question secondaire, si je puis dire, un facteur supplémentaire de tensions entre deux puissances. Je pense néanmoins que l’eau va être l’un des grands enjeux de ce siècle. Pour beaucoup d’Etats, les quantités d’eaux en réserves s’épuisent, et il va falloir trouver des solutions, mais surtout faire des choix. Les zones dont je parle sont l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, l’Asie du Sud-Est, le bassin méditerranéen et la côte Ouest des États-Unis. En termes de consommation d’eau, ces zones-là battent des records. Mais il faut se demander quels sont les principaux utilisateurs de l’eau? En grande majorité, c’est le secteur de l’agriculture. C’est aussi vrai dans les pays développés que les pays en voie de développement. La question serait donc maintenant de se pencher sur quelles solutions privilégier pour amener les agriculteurs (économiquement asphyxiés) à modifier leur système d’irrigation. »
    Y a-t-il déjà eu des guerres de l’eau?« Aaron Wolf, géographe américain, a mené des recherches et a constitué une importante base de données sur les conflits transfrontaliers liés à l’eau, rassemblant des centaines de textes, accords et traités. Il est remonté jusqu’aux 8e-9e siècles. Ce travail de collecte, reconnu par la communauté scientifique, montre bien que de tels litiges ne datent pas d’hier. Très souvent, des accords ont été trouvés pour partager l’eau ou aménager l’accès à cette ressource et il y a eu très peu, voire pas du tout, de guerre directement liée à l’eau. Pour lui, il n’y aura donc pas de guerre de l’eau à l’avenir. Une logique que je réfute. Depuis quelques années, nous faisons face à des changements majeurs, comme l’explosion démographique et la révolution technique. Construire un barrage pour maîtriser l’eau est désormais plus facile qu’auparavant. La population, elle, a explosé en l’espace d’une centaine d’années. Tous veulent se laver, se nourrir et consommer des produits dont la fabrication nécessite toujours plus d’eau… Tout ceci instaure une pression sur les ressources en eau, auquel s’ajoute le réchauffement climatique. Donc dire que la guerre de l’eau n’aura définitivement pas lieu est un peu radical, selon moi. Dès lors que l’on parle d’avenir, rien n’est sûr. »
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