• L’indéboulonnable Merkel

    L’indéboulonnable Merkel

    Dimanche, l’Allemagne devrait réélire Angela Merkel. Mais de quelle couleur sera son gouvernement?

    23 septembre 2017 | Christian Rioux à Berlin
    La chancelière allemande, Angela Merkel, lors d’un bain de foule dans la ville de Kappeln, dans le nord du pays, le 20 septembre dernier
    Photo: Odd Andersen Agence France-PresseLa chancelière allemande, Angela Merkel, lors d’un bain de foule dans la ville de Kappeln, dans le nord du pays, le 20 septembre dernier
    Des élections générales ont lieu dimanche en Allemagne, où les sondages prédisent un quatrième mandat à la chancelière Angela Merkel, au pouvoir depuis 2005. Dans le troisième texte d’une série, notre correspondant Christian Rioux se penche sur la forme que pourrait prendre le prochain gouvernement de la favorite dans la course.

    Les 2000 partisans réunis en ce vendredi soir sur la place historique de Berlin Gendarmenmarkt veulent encore y croire. Devant la statue du poète Schiller, ils ont ovationné modérément le leader social-démocrate (SPD), Martin Schulz, dans ce qui pourrait être la dernière grande assemblée politique de sa carrière. Pendant qu’Angela Merkel achevait sa campagne à Munich avec son allié de la CSU, Schulz, en cette fin de campagne, veut se poser en rempart contre l’extrême droite même s’il dit comprendre ses compatriotes qui s’inquiètent, notamment dans l’Est. « Si vous venez chez nous, il faut accepter les règles de ce pays », dit-il.
     
    En attendant, il faut « faire sortir le vote » et ne pas céder au désenchantement que suscitent les sondages catastrophiques. Mais Barbel, elle, n’y croit plus vraiment. Venue des banlieues est, cette jeune mère de famille ira voter SPD dimanche. Mais elle sait bien qu’à moins d’un imprévu, son candidat n’a pratiquement aucune chance de devenir chancelier et de former un gouvernement. Dans un pays avec 3 % de chômage, où l’extrême droite est de retour et où les questions d’immigration sont au coeur des grands débats, le message social que l’ancien président du Parlement européen a véhiculé pendant toute la campagne n’a jamais levé. La brève éclaircie de l’annonce de sa candidature n’aura été qu’un feu de paille. Le SPD pourrait même obtenir dimanche un des pires résultats de son histoire, autour de 22 %, très loin derrière la CDU/CSU (38 %).
    Photo: John MacDougall Agence France-PresseLe leader du SPD, Martin Schulz
     
    L’homme ne manque pourtant pas de panache. Sauf que cet ancien décrocheur devenu libraire puis entrepreneur a évité jusqu’à ces tout derniers jours les sujets qui fâchent, préférant miser sur la « justice sociale ». Un thème peu porteur dans un pays agité aujourd’hui par d’autres questions.
     
    Siphonner le SPD
     
    Il faut savoir qu’« Angela Merkel a tout fait depuis 12 ans pour vider le SPD de sa substance, dit le politologue Gero Neugebauer. Le parti est devenu le petit poulain de Merkel, son animal de compagnie ». Dès son accession au pouvoir, il y a 12 ans, la chancelière a pillé le programme des sociaux-démocrates en proposant la création de garderies. À la dernière élection, elle l’a siphonné à nouveau en créant des salaires minimums par branche industrielle. Après Fukushima, elle a décrété la sortie du nucléaire. Dans le seul débat télévisé de cette campagne, Martin Schulz n’avait pas grand-chose à reprocher à Merkel sur l’accueil des réfugiés, sinon de ne pas avoir prévu le coup. Et la chancelière a encore cassé la baraque en annonçant qu’il fallait rompre les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Négociations dont elle avait elle-même provoqué la reprise par son accord avec le président turc Recep Tayyip Erdogan sur les réfugiés.
     
    Neugebauer compare Merkel à un serpent. « Devant l’obstacle, elle ne dit rien et attend jusqu’à la dernière minute. Puis, soudain, elle avale sa proie ! Pour les sociaux-démocrates, participer à une nouvelle grande coalition avec la chancelière reviendrait à un suicide. » Le politologue n’est pas le seul à le penser. S’il ne veut pas connaître le sort des socialistes français, le SPD pourrait avoir besoin d’une cure dans l’opposition. Martin Schulz a d’ailleurs promis de ne pas reconduire la coalition actuelle sans d’abord consulter les militants. Selon un sondage, à peine un Allemand sur dix souhaite sa reconduction.

    Une coalition « jamaïcaine » ?
     
    Reste ce qu’on appelle en Allemagne la coalition « à la jamaïcaine », aux couleurs du drapeau de cette île des Caraïbes : noir (CDU-CSU), jaune (FDP) et vert (écologistes). Après avoir été chassés du Bundestag en 2013, les libéraux (FDP) font en effet un retour remarqué dans cette élection. À côté du ton terne de Merkel et de Schulz, leur leader de 38 ans, Christian Lindner, fait figure de jeune premier. Cet homme qui s’est acheté une Porsche à 19 ans commence ses assemblées en enlevant sa veste, « pour que vous puissiez me reconnaître », dit-il. On sent que les stratégies publicitaires de Barack Obama et de Justin Trudeau sont passées par là. L’image tranche dans ce pays de rentiers auquel est souvent identifiée l’Allemagne. Depuis que Lindner en a pris la direction, le parti est entré dans le gouvernement de trois länder.
     
    Après tout, le FDP n’a-t-il pas été le partenaire naturel de la CDU et participé à 18 des 23 coalitions qui ont dirigé l’Allemagne moderne ? Pour plusieurs, une coalition avec le FDP permettrait à Merkel de recentrer son parti, qui s’est déporté vers la gauche depuis plusieurs années. Le programme du FDP propose notamment d’imposer une limite au nombre de réfugiés admis chaque année en Allemagne.
     
    Le psychologue Stephan Grünewal, de Cologne, n’hésite pas à prédire une coalition jamaïcaine. Dans les entrevues qu’il a menées auprès de groupes cibles, personne ne souhaitait une coalition Merkel-Schulz, dit-il. Au contraire, « le candidat du FDP est perçu comme une vedette de la télévision, une sorte de James Bond, a-t-il déclaré au Spiegel. Le résultat serait une véritable équipe de rêve : la chevronnée Merkel avec un petit Macron allemand qui lui prête main-forte. »
     
    Le problème, c’est que ni Merkel ni Lindner (à qui l’on prédit 9 % des voix) n’auront probablement de majorité suffisante pour former une coalition sans les verts. Or, ces derniers ont peu de choses en commun avec les libéraux, même si leurs dirigeants, exclus du pouvoir depuis 2005, seraient certainement tentés par l’aventure. La tête de liste des verts, Katrin Göring-Eckardt, a d’ailleurs indiqué qu’une coalition serait hors de question si les libéraux ne soutenaient pas la sortie du moteur à combustion d’ici 2030.
     
    « Merkel a toute l’expérience qu’il faut pour mettre au pas les verts et les libéraux, estime néanmoins Gero Neugebauer. Elle pourrait utiliser les verts pour moderniser la CDU. Après tout, ne s’est-elle pas engagée à sortir du nucléaire ? Quant au FDP, il a besoin de mettre un peu de beurre sur son pain. Il ne peut pas demeurer éternellement dans l’opposition. C’est probablement le moment de faire le saut. »
     
    Mauvaise nouvelle pour Macron
     
    On a beau comparer Christian Lindner à Emmanuel Macron, sa participation au gouvernement serait une gifle pour le président français. À l’exception de l’extrême droite, il n’y a pas moins fédéraliste que le FDP en ce qui concerne l’Europe. On ne voit pas comment ces libéraux, favorables au « Grexit », pourraient accepter la nomination d’un ministre des Finances à Bruxelles et la création d’un budget européen comme le propose Macron.
     
    « La chancelière tient à ménager le nouveau président français, dit Neugebauer. Elle sait de toute façon que les Allemands ne veulent pas des propositions de Macron. Il n’y avait qu’à voir les têtes d’enterrement que faisaient les responsables politiques lors du dernier discours à Bruxelles de Jean-Claude Juncker proposant de relancer l’Union européenne. » Au début du mois, le président de l’influent Conseil des experts économiques, Christoph Schmidt, a clairement dit non aux propositions françaises et pris position en faveur de la préservation de la souveraineté fiscale et budgétaire de chaque pays européen.
     
    Et si le secret de la chancelière était d’abord là ? « Merkel est une habile tacticienne dont personne ne sait vraiment où elle va, dit l’historien Étienne François. Mais le socle de sa politique, c’est la défense de l’Allemagne. Là-dessus, les Allemands lui font totalement confiance et elle ne bougera pas ! »
  • You might also like