• Le Nil : des pollutions multiformes

    Le Nil souffre en Égypte d’une pollution multiforme, imputable à diverses sources, d’autant plus grave que ce fleuve constitue de loin la principale source d’eau potable du pays.
    La pollution extrêmement grave dont souffre le Nil en Égypte – d’autant plus grave que ce fleuve constitue la principale source d’eau de tout le pays – est imputable à diverses sources. Habitants des villes et des campagnes, industries, paysans, bateaux de pêche et de plaisance – tous dépendent de l’eau du Nil, mais concourent également à en détériorer la qualité. Ce problème de pollution de l’eau vient se conjuguer à celui de la quantité d’eau disponible et fournie aux Égyptiens : durant l’été 2007 en particulier, les coupures d’eau se sont multipliées dans les villes et villages du pays, durant parfois jusqu’à un mois entier, entraînant révoltes et manifestations chez les habitants et, en réponse, annonces gouvernementales à répétition. Les causes de ces deux phénomènes se recoupent d’ailleurs largement : l’inadéquation des infrastructures, l’absence de maintenance, une gouvernance de l’eau déficiente, le laxisme et peut-être la corruption de la légendaire bureaucratie égyptienne. La question de l’eau potable en devient éminemment politique et menace la paix et la stabilité du pays. C’est ainsi que lors des dernières élections législatives, les extrémistes auraient rencontré un franc succès dans la deuxième ville du pays, Alexandrie, en promettant de résoudre définitivement le problème de l’eau potable de cette ville de plus de deux millions d’habitants et de sa grande banlieue.
    Les sources de la pollution
    La pollution par le drainage et l’eau des égouts figure en tête de liste des polluants du fleuve, qui reçoit chaque année 1,8 milliard de mètres cube d’eaux usées non traitées ou seulement partiellement traitées. Du fait d’une démographie galopante et de l’exode massif vers les villes qui s’ensuit, les berges du Nil sont prises d’assaut par les constructions, ce qui aggrave encore le problème. Selon le gouvernement, seuls 60 % des villes et 4 % des villages jouissent d’un réseau d’égouts. Les autres rejettent directement leurs eaux usées dans le fleuve. Même dans les agglomérations où le réseau d’eau potable a été étendu avec l’urbanisation, le réseau d’évacuation n’a pas suivi. En conséquence, les taux de maladies diarrhériques et d’hépatite A sont bien plus élevés que ne le laisseraient croire les revenus des zones concernées. Là où il existe, le réseau d’évacuation n’est pas entretenu de manière satisfaisante. Les représentants officiels sont parfois tentés de rejeter la responsabilité de cette situation sur les mauvaises habitudes des citoyens égyptiens qui, selon eux, rejetteraient toutes sortes de déchets dans les cours d’eaux, même lorsqu’ils sont connectés aux égouts.
    En tout état de cause, les citoyens ne sont pas les seuls pollueurs du fleuve, et le pouvoir est mal placé pour donner des leçons, particulièrement s’il n’intervient pas pour faire cesser les autres formes de pollution.
    Selon le ministère de l’Environnement, le Nil reçoit chaque année 549 millions de mètres cube de déchets industriels liquides, produits chimiques et métaux lourds. Les industries chimique et agro-alimentaire sont les premières coupables. 345 complexes industriels sont situés directement sur le cours du Nil entre Assouan et Le Caire.
    Autre source de pollution, le drainage agricole déversé directement dans le fleuve, qui s’élèverait à 12,2 milliards de mètres cube par an et amène avec lui dans le Nil pesticides et nitrates. Aux rejets égyptiens s’ajoutent d’ailleurs ceux des pays d’amont, où la culture de la canne à sucre et du coton est une source importante de pollution.
    Outre les quelque 919 bateaux de pêche sur lesquels travaillent 7 643 pêcheurs, et qui se débarrassent de leurs déchets dans l’eau du fleuve, il faut encore compter avec la pollution engendrée par les hôtels flottants dans la région de Louqsor. Ces bateaux de tourisme rejettent, dans leur écrasante majorité, leurs eaux usées et leurs eaux de cuisine dans le Nil sans le moindre traitement. Là encore, des lois existent qui fixent des normes physico-chimiques et bactériologiques précises pour les rejets de ces bateaux. Les contrôles effectués à partir des années 2000 ont révélé que 30 % d’entre eux n’étaient pas aux normes. Leurs propriétaires accusent le manque d’équipements dans les ports pour recevoir leurs effluents.
    Un dernier facteur contribuant à aggraver la pollution du fleuve est, enfin, la baisse de son débit – due aux multiples extractions dont il fait l’objet pour l’agriculture, la consommation humaine et l’industrie –, qui a pour conséquence de réduire la possibilité de diluer les polluants. Or le gouvernement égyptien développe des projets de « récupération » de nouvelles terres pour l’agriculture, qui impliquent de puiser encore davantage dans l’eau du Nil. Le plus important et le plus controversé de ces projets est celui de Toschka dans le désert lybien, qui sera dédié à l’agriculture d’exportation, au profit d’investisseurs des pays du Golfe.
    L’impact sanitaire et social de la pollution
    Le Centre égyptien pour le droit au logement (CEDL) a récemment révélé, dans un rapport intitulé « La catastrophe de l’eau potable en Egypte », les chiffres alarmants qui circulent dans les cercles gouvernementaux. Une proportion importante des habitants de onze gouvernorats égyptiens boirait une eau non conforme aux spécifications sanitaires. Un enfant mourrait toutes les huit secondes dans le pays du fait de la pollution de l’eau. Le rapport affirme également que 25 % des maladies prévalant en Égypte sont transmises par l’eau. Ces maladies seraient responsables de la mort de 10 % des personnes âgées, et d’entre 5 et 10 % des décès d’enfants. La pollution bactériologique a ramené en Égypte des affections d’un autre âge comme le choléra, la fièvre typhoïde, ainsi que les maladies rénales et hépatiques que l’on rencontre maintenant à des taux inconnus ailleurs. Contrairement aux affirmations gouvernementales, le traitement bactériologique pratiqué dans le pays serait dramatiquement insatisfaisant. La pollution industrielle entraîne quant à elle malformations congénitales, dysfonctionnement des reins, atteintes aux cellules de la reproduction, atrophie cérébrale, baisse des capacités intellectuelles…
    Ces pathologies affectent l’économie nationale et provoqueraient, selon le rapport du CEDL, une chute du PNB de l’ordre de 17,5 à 35 %. La Banque mondiale estime de son côté que le non-respect de l’environnement a coûté à l’Égypte 5 % de son PNB en 1999.
    Tout comme dans le domaine de l’approvisionnement en eau, les autorités égyptiennes ont multiplié les annonces d’ouvertures de crédits pour remédier aux problèmes de pollution, à travers l’achat de nouveaux matériels, une meilleure coordination des administrations pour faire respecter la loi et punir les infractions, des actions de formation des responsables de l’eau, un travail en concertation avec les industries pour réduire leurs rejets en changeant de procédés. Pour que ces annonces se traduisent en améliorations significatives, il faut toutefois qu’elles s’inscrivent dans un cadre politique et administratif cohérent et efficace, qui ne semble pas exister pour l’instant.

    www.partagedeseaux.info
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