• Pourquoi démanteler un barrage ? L’exemple des barrages de l’Elwha aux États-Unis

    Les projets de démantèlement de barrages sont de plus en plus fréquents en Europe et aux États-Unis, que ce soit pour atteindre des objectifs écologiques ou parce que ces ouvrages n’ont plus d’usage ou représentent un risque. Le démantèlement des barrages de l’Elwha, dans l’État de Washington aux États-Unis, achevé en 2014, constitue le plus important projet de démantèlement de barrage à ce jour.

    Les projets de construction de nouveaux barrages, que ce soit à des fins de production d’électricité ou bien de création de retenues pour l’irrigation ou l’eau potable, suscitent souvent conflits et controverses, comme on l’a vérifié récemment en France à propos du projet de barrage de Sivens.
    Même après leur construction, les barrages peuvent continuer à cristalliser les oppositions. Loin de constituer un « fait accompli ». il est possible, et de plus en plus fréquent, de les démanteler, particulièrement lorsqu’ils ont cessé de jouer un rôle utile pour diverses raisons, par exemple l’accumulation de sédiments au fil du temps qui rend l’eau non utilisable ou réduit la capacité de production hydroélectrique. Comme la plupart des autres infrastructures, les barrages ont une durée de vie limitée. Ces opérations de démantèlement peuvent aussi viser à atteindre des objectifs écologiques (notamment la restauration des populations de poissons, en restaurant l’accès aux zones de frai en amont pour les saumons par exemple) ou, dans certains cas, de supprimer un ouvrage en mauvais état, source de risques en cas de séisme. Plus de 4000 barrages aux États-Unis sont identifiés comme présentant un risque d’écroulement. Le coût d’une suppression pure et simple des barrages est souvent inférieur à celui d’une rénovation impliquant l’installation de passages pour les poissons.

    Des démantèlements de plus en plus fréquents

    L’ONG américaine American Rivers, qui milite pour la protection des rivières et de leur intégrité écologique, a créé une base de données recensant plus de 1200 démantèlements de barrages dans le pays depuis 1912 – dans la majorité des cas, des barrages de petite envergure. Plusieurs dizaines de nouveaux démantèlements sont recensés dans le pays chaque année (72 en 214, 51 en 2013, 65 en 2012), représentant à chaque fois plusieurs centaines de kilomètres de cours d’eau retournés à leur état naturel (ou un état proche…). Ces chiffres restent toutefois modestes si on les rapporte aux dizaines de milliers de barrages, grands et petits, qui émaillent les cours d’eau des États-Unis.
    Dans la plupart des cas, ces projets de démantèlement de barrages et de restauration des cours d’eau sont mis en œuvre dans le cadre de partenariats – chèrement acquis - entre autorités publiques, associations environnementalistes et fondations privées, acteurs économiques, ainsi que des tribus indiennes. La reconnaissance des droits historiques de ces dernières – et notamment celui à une restauration de leurs pêcheries traditionnelles de saumon ou d’autres poissons - est souvent l’un des moteurs de ces projets.
    Dans certains cas, comme celui de la restauration de la rivière Penobscot dans l’État du Maine, penser les projets à l’échelle de toute une rivière a permis de restaurer la continuité écologique d’un cours d’eau, et ce faisant d’y faire revenir une population de saumons atlantiques quasi disparue, tout en maintenant le même niveau de génération d’hydroélectricité grâce à la destruction de certains des barrages qui bloquaient la rivière et la mise à niveau des autres [1]

    Continuité écologique

    En France et en Europe aussi, dans le cadre de la mise en œuvre de la directive cadre sur l’eau, la « restauration de la continuité écologique des cours d’eau » est à l’ordre du jour. Dans bien des cas, il a été déterminé que la suppression des dizaines de petits barrages ou d’autres aménagements hydrauliques présents sur les rivières européennes – dans la plupart des cas, avec une utilité marginale ou nulle – était le moyen le plus efficace et le moins coûteux d’atteindre les objectifs de bonne qualité écologique des cours d’eau.
    Dans une note publiée en 2012, l’agence de l’eau Loire-Bretagne évoque pas moins de « 12 000 seuils et petits ouvrages » dans les cours d’eau de la région, dont les deux tiers n’auraient plus aucun usage. En résulteraient des effets de stagnation de l’eau, de manque d’oxygénation et de prolifération d’algues, ainsi que des atteintes à la biodiversité (circulation des poissons…). L’agence se fixe pour objectif de supprimer progressivement ces ouvrages inutiles afin de « retrouver des rivières vivantes, dynamiques et fonctionnelles, capables de nous rendre de multiples services ».
    Au point que certains observateurs s’inquiètent d’un possible excès de zèle ! Certains de ces ouvrages ont en effet une importance sociale ou culturelle non négligeable, et toute modification de l’état naturel « original » d’une rivière n’est pas forcément mauvaise, surtout après plusieurs siècles… La nature a eu le temps de s’adapter.
    Plusieurs pays européens ont mis en œuvre des projets de grande ampleur, où les ingénieurs s’efforcent de rendre possible une « réinvention » de l’état naturel des cours d’eau. En Espagne, le Douro a été largement été restauré à son cours naturel à travers le démantèlement des barrages qui l’encombraient. En France, les barrages de Maisons-Rouges (Vienne) et de Saint-Étienne de Vigan (Allier) ont été détruits en 1998. Le plus important fleuve du Danemark, le Skejrn, a lui aussi été partiellement restauré à son état naturel. En Europe centrale, les crues du Danube survenues en 2006 ont provoqué la prise de conscience que la solution n’était pas de canaliser les rivières et de construire toujours davantage de digues pour essayer de les contenir, mais au contraire de restaurer certaines branches asséchées et leurs anciennes plaines d’inondations.

    Le cas emblématique du fleuve Elwha

    Si la plupart des démantèlements concernent des ouvrages de petite taille, les États-Unis se sont récemment embarqués dans plusieurs projets de grande ampleur, notamment celui de San Clemente en Californie, et deux ouvrages sur le fleuve Elwha, dans l’État de Washington, qui constituent la plus importante opération de démantèlement de barrage de l’histoire américaine. Initié en 2011 et achevé en 2014, le projet est largement considéré comme un succès, les bénéfices écologiques s’étant rapidement manifestés sous la forme d’un retour des saumons et des espèces végétales natives, ainsi qu’une reformation des plages à l’embouchure du fleuve grâce au retour des sédiments.
    L’Elwha est un fleuve de seulement 70 kilomètres de long qui descend des montagnes Olympiques jusqu’au détroit de Juan de Fuca, à travers le parc national Olympique, à proximité de la frontière canadienne. C’était l’un des rares cours d’eau à accueillir les cinq espèces connues de saumons du Pacifique. Les deux ouvrages démantelés étaient le barrage Elwha, construit en 1913 à 8 kilomètres à peine de l’embouchure du fleuve, et surtout le barrage de Glines Canyon, construit en 1927 quelques kilomètres plus haut. Les populations de saumon de la rivière, qui avaient considérablement décliné, pourraient être multipliées par 100, avec des bénéfices en cascade pour les autres espèces animales qui en dépendent (ours, oiseaux, etc.). La tribu Klallam du basin inférieur de l’Elwha, dont la réserve est située à l’embouchure de l’Elwha, verra son mode de vie traditionnel et sa culture, centrée sur la pêche du saumon et la collecte des fruits de mer, s’épanouir à nouveau.
    À l’origine de ces démantèlements, il y a en effet la reconnaissance des droits des tribus indigènes du Nord-ouest. Un arrêt de la Cour suprême américaine à la fin des années 1970 a reconnu leurs droits aux pêcheries – garantis par le traité signé avec les États-Unis au début du XIXe siècle. Sur la base de cette victoire, les tribus Klallam ont commencé à demander la suppression des deux barrages, dont l’utilité n’était plus évidente. Ils ont rencontré une forte opposition, et le projet de démantèlement n’a pu être validé qu’au début des années 2000.
    Les démantèlements de barrage font l’objet d’un suivi scientifique attentif, et les enseignements de chaque expérience sont mis à profit (même si chaque rivière est unique) pour les projets suivants. Selon les associations environnementalistes comme American Rivers, la plupart des craintes liées au démantèlement des barrages – notamment les effets de la libération brutale de sédiments dans le cours inférieur des rivières – se sont révélées infondées, et les rivières et les espèces qu’elles abritent sont très rapides à se réadapter. En termes de restauration des populations de saumon, le démantèlement des barrages de l’Elwha a tenu ses promesses : quelques mois à peine après le démantèlement, les cinq espèces de saumon étaient de retour dans le bassin supérieur du fleuve. Le retour des sédiments à l’embouchure du fleuve a permis la reconstitution d’habitats pour les mollusques et crustacés dont les Indiens se nourrissaient traditionnellement.
    Bien entendu, la situation des barrages de l’Elwha dans un parc national et la présence d’intérêts tribaux reconnus par la Cour suprême rend ce projet de démantèlement très spécifique. Avec la menace du dérèglement climatique pour les ressources en eau de l’Ouest américain, certains observateurs pensent que les autorités fédérales américaines vont se montrer de moins en moins enclines à accepter la destruction de retenues d’eau. Et, malgré le démantèlement des barrages et le retour de nombreuses espèces animales natives, les nouveaux écosystèmes de l’Elwha n’ont rien de « naturel » au sens naïf du terme… Il n’en reste pas moins que ce projet illustre une nouvelle manière de penser les rapports entre l’homme et la nature et l’aménagement des rivières, dont beaucoup de pays du Sud, qui connaissent actuellement une renaissance des projets de grands barrages, feraient bien de tirer les enseignements.
    Olivier Petitjean
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    Photo : Kate Benkert (USFWS) CC
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