• L’eau et la guerre

    Les objectifs des Nations Unies, tels qu’ils figurent dans leur Charte, sont de préserver la paix et la sécurité internationales ; de développer des relations amicales entre les nations ; de coopérer à la résolution des problèmes socio-économiques, culturels et humanitaires internationaux et de promouvoir le respect des droits humains et des libertés fondamentales ; et d’être un centre pour l’harmonisation des initiatives prises par les nations pour atteindre ces buts. Ces objectifs ont été renforcés en 2000 dans la Déclaration des Nations Unies pour le millénaire et encore clarifiés. Trois domaines clés définissent désormais les activités des Nations Unies : la paix et la sécurité ; le développement ; et les droits humains et la démocratie.

    Alors que nous entrons dans le 21e siècle, de nouveaux enjeux apparaissent dans ces trois domaines. La paix et la sécurité internationales font face à des menaces anciennes et nouvelles ; les dirigeants du monde ont reconnu que la pauvreté était le plus ardu de tous les problèmes mondiaux du nouveau siècle ; et la liberté, l’égalité, la solidarité, la tolérance, le respect de la nature et la responsabilité partagée sont autant de valeurs fondamentales et communes à travers lesquelles il est possible d’atteindre les deux premières catégories d’enjeux. Dans chacun de ces domaines clés, l’environnement et les ressources jouent un rôle central. Les menaces pour la sécurité commune incluent aujourd’hui des « menaces non violentes », comme la dégradation environnementale, l’appauvrissement des ressources, les maladies contagieuses et la corruption, pour n’en citer que quelques-unes.
    On sait maintenant que la dégradation environnementale et la pénurie comme l’abondance de ressources naturelles sont des sources potentielles de conflit – et de coopération – et qu’il faut les envisager de manière plus systématique dans ce contexte. L’accès à l’eau douce et à l’assainissement est la condition requise pour atteindre d’autres objectifs internationaux prévus dans la Déclaration du millénaire.
    Cette question revêt une importance particulière au Moyen-Orient, région dans laquelle l’eau est considérée comme une ressource « stratégique » et où elle crée de fortes tensions entre les pays de la région. Là-bas, elle est devenue un grand enjeu politique, et les divers accords de paix proposés ou signés depuis quelques années comportent tous une composante « eau ». C’est ce qui aurait incité plusieurs sources – attribuées (mais non confirmées) à des personnalités comme Boutros Boutros Ghali et l’ancien Roi Hussein de Jordanie – à déclarer que « la prochaine guerre du Moyen-Orient sera provoquée par l’eau ». Cette rhétorique a capturé l’imagination du public et provoqué la consternation au sein des services de sécurité de différents pays, qui s’inquiètent de savoir si l’eau – ou toute autre ressource rare – risque d’être un futur facteur déclenchant de conflit international.
    Dans bien des cas, ces commentaires relèvent du battage médiatique ; dans d’autres, ils ont été faits à des fins politiques. Pourtant, quelle qu’en soit l’origine ou la raison, il est certain que l’eau est une ressource rare dans certaines régions. Il existe des tensions liées à l’utilisation de l’eau, à sa propriété et à ses droits – et il est probable qu’elles se multiplieront à l’avenir. C’est probablement au Moyen-Orient et en Afrique que la pénurie d’eau est la plus inquiétante : d’ici à 2025, quarante pays de ces régions devraient connaître un stress hydrique ou des pénuries.
    Le stress hydrique est fonction de l’offre et de la demande. Dans certaines régions, la demande augmente à un rythme alarmant suite à l’augmentation démographique et à celle des quantités utilisées par personne. Dans de nombreux pays où l’eau est rare, comme la Jordanie ou Israël, il n’existe pas de solution évidente ou bon marché pour augmenter les ressources en eau, et il est probable qu’il en résultera des tensions parmi les différents utilisateurs. Dans d’autres pays, comme en Egypte, une meilleure utilisation de l’eau, comme l’abandon des cultures très gourmandes en eau ou l’importation d’eau de pays voisins, pourra offrir des solutions raisonnables.
    La seconde crise est celle de la détérioration de la qualité de l’eau. L’agriculture est le plus gros pollueur : l’usage accru des engrais et pesticides a contaminé les nappes phréatiques et les eaux de surface. La pollution domestique et industrielle est également en hausse, et le problème touche les pays développés comme ceux en développement.
    Enfin, l’utilisation de l’eau possède une dimension géopolitique. L’eau coule d’amont en aval, et les retraits et les types d’utilisation faits en un endroit affectent la quantité ou la qualité de l’eau en aval. L’utilisation de l’eau comporte aussi des aspects historiques, culturels et socioéconomiques. Pour certains, l’eau est un don de Dieu et ne devrait donc pas être facturée. D’autres, comme la Banque mondiale, préconisent une facturation de prix au coût marginal de l’eau.
    L’absence de cadre juridique permettant de résoudre les différends internationaux liés à l’eau présente un autre problème. En matière de fleuves internationaux, la souveraineté s’appuie généralement sur une des quatre doctrines suivantes : souveraineté territoriale absolue, qui implique pour les Etats riverains le droit d’utiliser les ressources en eau de n’importe quelle manière, même au détriment d’autres nations ; l’intégrité nationale absolue, qui implique que l’usage riverain d’un fleuve ne doit pas avoir d’effet négatif pour les riverains en aval ; la souveraineté territoriale limitée, qui associe les deux concepts précédents dans le cadre d’une utilisation équitable par toutes les parties ; et la communauté d’Etats riverains, qui préconise une gestion intégrée des bassins versants.
    Les problèmes de rareté et de pollution de l’eau affectent la santé humaine et celle des écosystèmes, et ils freinent le développement économique et agricole. Les problèmes locaux et régionaux risquent ensuite d’affecter le reste du monde en menaçant les approvisionnements alimentaires et le développement économique mondial. La Commission des Nations Unies sur le développement durable conclut que ces problèmes pourraient provoquer toute une série de crises de l’eau, locales et régionales, avec de graves implications mondiales.
    Un conflit violent lié à l’eau est-il probable dans l’avenir ? Les expériences passées incitent à penser le contraire. Cependant, nombreux sont ceux qui considèrent que la probabilité de conflit est en augmentation. La plupart des projections concernant les conflits futurs s’appuient sur le fait que compte tenu de l’augmentation de la demande, du déclin des ressources en eau douce (à cause de la pollution et de l’exploitation des nappes souterraines) et des effets pervers sur la santé d’une eau de mauvaise qualité, la rareté sera à l’origine de violences et de guerres de l’eau. Pourtant, il n’est pas très logique, économiquement ou politiquement, de se battre pour l’eau.
    Il ne fait guère de doute qu’à l’avenir, la rareté de l’eau sera un problème dans certaines régions. Le réchauffement mondial va probablement modifier la pluviosité et les régimes d’évapotranspiration de nombreuses régions, et il faut absolument que les approvisionnements en eau tiennent compte de ce fait. Il est également presque certain que l’eau sera plus chère, au fur et à mesure qu’elle se raréfiera. Il faudra donc améliorer son efficacité – et éventuellement restructurer certaines économies qui sont aujourd’hui trop dépendantes de l’eau.
    C’est dans l’agriculture que les plus grandes améliorations sont possibles, dans la mesure où l’irrigation représente près de 70 % des quantités d’eau utilisées à travers le monde. Au fur et à mesure que le prix de l’eau augmente, de nouveaux systèmes de distribution apparaissent : on transporte l’eau par tankers, par pipeline longue distance et même par sacs en plastique. On fera peut-être davantage appel à la désalinisation, bien que jusqu’ici le coût de cette technique se soit révélé prohibitif et qu’elle ait été réservée aux pays présentant un surplus énergétique. L’importation de l’eau – comme c’est le cas à Singapour – risque de devenir plus courante.
    Deux autres facteurs peuvent jouer un rôle dans les tensions liées à l’eau. D’abord, les importations alimentaires risquent de devenir tributaires de la rareté de l’eau. La sécurité alimentaire de la moitié de la population mondiale dépendra bientôt du marché alimentaire mondial. Le financement de ces importations par les pays pauvres possédant peu d’eau deviendra peut-être un problème majeur. Ensuite, l’eau devrait donner lieu à une concurrence accrue : entre les populations rurales et urbaines ; entre l’agriculture et le secteur domestique ; et entre les pays. Cette concurrence pourra être exacerbée par la rapidité de l’urbanisation. Pourtant, nombre des problèmes futurs d’approvisionnement en eau pourront se résoudre grâce à des accords de coopération et à un certain degré d’investissement économique. Accords et diplomatie préventive sur les ressources en eau communes continueront à prédominer.
    Historiquement, on trouve peu de cas de conflits violents provoqués par la pénurie d’eau, même si celle-ci est souvent utilisée comme but ou cible stratégique dans le cadre d’activités militaires. Il y a cependant eu de nombreux différends concernant l’eau au sein des nations : il se peut que la probabilité de conflit violent lié à l’eau soit inversement proportionnelle à la taille (et au type) des organismes politiques concernés.

    Pourtant, la rareté de l’eau dominera l’ordre du jour international pour les décennies à venir. Dans certains cas, l’eau sera peut-être même un des facteurs des conflits internationaux. Un des négociateurs de l’équipe israélienne dans le Processus de paix du Moyen-Orient, le professeur d’hydrologie Uri Shamir, avait un jour fait la remarque suivante : « s’il existe une volonté politique de paix, l’eau ne sera pas un frein. Mais à celui qui cherche des raisons de se battre, l’eau fournira des occasions rêvées » 
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