• Les eaux du Nil

    Les eaux du Nil représentent une ressource importante pour les différents pays qui se partagent le bassin versant de ce fleuve. Pour des raisons historiques, l’Égypte a toujours exploité la plus grosse partie du débit du fleuve. La taille de sa population ainsi que sa dépendance quasi absolue à l’égard des eaux du Nil pour son approvisionnement en eau, rendent ce pays particulièrement nerveux face aux tentatives des pays d’aval de remettre en cause le partage établi des eaux ou de construire de nouvelles infrastructures. Le bassin du Nil connaît ainsi des tensions politiques récurrentes, mais aussi de nombreuses initiatives allant dans le sens d’une gestion conjointe entre tous les pays concernés.

    Le Nil, avec un cours de 6 671 kilomètres, est le fleuve le plus long du monde après l’Amazone. Son bassin versant couvre près de 3 millions de kilomètres carrés, soit une superficie égale au dixième de tout le continent africain. Il est formé par la confluence, à Khartoum, du Nil Bleu et du Nil Blanc. Le Nil Blanc prend sa source dans le lac Victoria, un immense réservoir d’eau douce de 69 485 kilomètres carrés. Mais c’est le Nil Bleu, prenant sa source dans le lac de Tana (ou Tsana) en Éthiopie, qui, avec les autres cours d’eau éthiopiens, contribue le plus, et de loin, au débit du Nil : 84 % en moyenne et pas moins de 95 % lors de la saison des crues. Toute cette eau est partagée entre dix pays, principalement l’Égypte, le Soudan, l’Éthiopie, l’Ouganda, la Tanzanie et le Kenya, mais aussi l’Érythrée, le Rwanda, le Burundi et le Congo-Kinshasa. Pour des raisons historiques, c’est toutefois l’Égypte qui jusqu’à présent s’est taillée la part du lion – une situation de plus en plus remise en cause aujourd’hui par les pays d’amont.
    Le partage historique des eaux et sa remise en cause
    Le partage des eaux du Nil est aujourd’hui gouverné principalement par le traité signé en 1959 entre l’Égypte et le Soudan dans le cadre des travaux du barrage d’Assouan. Ce traité, basé sur un débit estimé à 85 milliards de mètres cubes à la hauteur d’Assouan, en attribue 55,6 à l’Égypte et 18,5 au Soudan – un partage qui reflète la différence de population entre les deux pays ainsi que leur volonté et leur capacité de l’époque à utiliser l’eau à des fins agricoles et économiques. Ce traité s’inscrivait dans la lignée de différents accords signés à l’époque coloniale (à partir de la fin du XIXe siècle), accords qui portent témoignage du privilège accordé par les autorités britanniques à l’Égypte et à ses besoins en eau par rapport aux pays d’amont, y compris lorsqu’il s’agissait aussi de leurs propres colonies (Kenya, Tanzanie, Ouganda). En 1891, à l’occasion du protocole de Rome signé entre l’Italie et la Grande-Bretagne sur les frontières entre l’Érythrée et le Soudan, il a par exemple été stipulé que les autorités coloniales italiennes s’abstiendraient d’ériger une quelconque structure sur le fleuve Atbara, dernier grand affluent du Nil avant la mer Méditerranée, de manière à ne pas en diminuer le débit. Des accords comportant des dispositions similaires ont été conclu avec la Belgique relativement au Congo (1894), avec l’empire éthiopien (1902), avec la France et à nouveau l’Italie, importante en raison de sa présence en Éthiopie et en Érythrée (1906). Le dernier grand traité de la période colonial fut conclu entre l’Égypte et le Soudan (à l’époque occupé conjointement par l’Égypte et la Grande-Bretagne) en 1929, et met encore une fois en avant la primauté des besoins égyptien et le « droit naturel » de ce pays aux eaux du Nil. Il soumettait notamment tous les projets de barrage ou de détournement d’eau en amont à l’approbation préalable des autorités égyptiennes. Le débit du fleuve à Assouan était réparti ainsi : 48 milliards de mètres cubes pour l’Égypte, 4 milliards pour le Soudan, 32 milliards continuant à aller jusqu’à la mer Méditerranée.
    C’est ce dernier partage qui fut révisé en 1959 au bénéfice principalement du Soudan, dans une mesure moindre de l’Égypte, et au détriment de la mer Méditerranée (qui vit sa « part » considérablement réduite) et peut-être par là du delta du fleuve. Le traité de 1959 fut signé à une époque où les infrastructures de tous les pays situés en amont étaient très peu développées, et leur population proportionnellement moindre qu’elle ne l’est actuellement. Les projets de ces derniers pour développer leurs installations et construire des barrages sur le Nil est ses affluents auraient pour effet de réduire le débit du fleuve au barrage d’Assouan, et donc potentiellement de diminuer la quantité d’eau disponible pour l’Égypte. On comprend donc que les pays d’Afrique de l’Est souhaitant renégocier ou abolir les traités en place, qu’ils jugent anachroniques et marqués du sceau de l’époque coloniale, et surtout qui ignorent complètement leurs intérêts. Pour sa part, l’Égypte refuse catégoriquement toute perspective de voir remettre en cause sa part des eaux du Nil et laisse régulièrement entendre qu’elle est prête à envisager des actions militaires pour faire respecter ce qu’elle estime comme ses droits – or elle est de loin la première puissance de la région dans ce domaine. Un conflit armé lié à l’eau a d’ailleurs eu lieu au XVIIIe siècle entre l’Égypte et l’Éthiopie.
    Le caractère particulièrement sensible de la question du Nil pour les Égyptiens s’explique à la fois par des raisons historiques et symboliques fortes et par des besoins tout aussi réels. On connaît le lien organique entre l’émergence de la civilisation égyptienne et les crues du fleuve, qui ont conduit Hérodote dès le Ve siècle avant J.-C. à présenter l’Égypte comme un « don du Nil ». Ce lien étroit n’a été que renforcé, plus récemment, par la construction du barrage d’Assouan sous le régime de Nasser, conçu comme un symbole du nationalisme égyptien et arabe. D’autant plus que les besoins égyptiens sont indéniables. Ce pays dépend presque entièrement du Nil pour son approvisionnement en eau (contrairement aux pays d’amont, qui disposent d’autres ressources), et doit faire à des besoins toujours grandissants, en raison de la croissance démographique, et toujours plus difficiles à satisfaire, en raison de l’explosion urbaine et du problème de la pollution du fleuve. Ces besoins sont encore augmentés par les différents projets de bonification ou de récupération de terres agricoles (projets eux aussi rendus nécessaires par la croissance démographique), dont le plus célèbre et le plus controversé est celui de Toschka. Il s’agit d’un projet visant littéralement à « faire fleurir le désert » et qui nécessiterait 5 milliards de mètres cubes d’eau par an. D’ores et déjà, les besoins en eau de l’Égypte sont estimés à 73 milliards de mètres cubes par an, soit près de 20 milliards de plus que leur part théorique de l’eau du Nil. La nervosité du gouvernement égyptien est donc à la mesure de sa vulnérabilité. Toute annonce de projet lié au Nil dans un autre pays est dès lors considérée d’emblée comme un problème de sécurité nationale pour l’Égypte.
    Or ces projets ont eu tendance à se multiplier ces dernières années. L’Éthiopie a annoncé des projets grandioses – principalement des barrages – pour augmenter ses zones irriguées et produire de l’énergie électrique. L’Ouganda cherche également à combler son manque d’électricité en construisant des centrales sur le fleuve. Le Soudan a lui aussi annoncé plusieurs projets de nouveaux barrages (qui auraient d’ailleurs pour conséquence, comme le barrage d’Assouan en son temps, la submersion de sites historiques importants), financés par des pays arabes. Plus en amont, les pays riverains du lac Victoria (Ouganda, Tanzanie, Kenya), confrontés à la sécheresse, souhaitent obtenir l’accès à l’eau de cette vaste étendue d’eau douce, source du Nil Blanc, pour leurs projets agricoles et hydroélectriques. Pour ce faire, ils militent pour l’abrogation d’un traité datant de l’époque coloniale qui réserve le lac aux pêcheurs et aux baigneurs. Ce traité avait été imposé encore une fois par les Britanniques au bénéfice des Égyptiens. Ces derniers n’ont pas manqué de répliquer en soulignant le laisser-aller qui a toujours prévalu dans ces pays quant à la gestion des ressources en eau, de la pollution et des pêcheries. Kenya, Tanzanie et Ouganda ont créé la Commission tripartite du bassin du lac Victoria pour se prémunir contre les critiques de ce type ainsi que pour défendre leurs intérêts face aux pays d’aval.
    Deux facteurs viennent s’ajouter qui compliquent encore la situation. Le premier est le réchauffement climatique, dont les conséquences sur le débit du fleuve demeurent incertaines, mais dont l’impact dramatique est déjà visible ou préfiguré par la sécheresse qui sévit dans l’Est de l’Afrique depuis le début des années 2000, non sans conséquences sur la stabilité politique de la région . Le second facteur est constitué par les perturbations liées à la situation géopolitique du monde arabe en général. Les images du général Nasser et du barrage construit à Assouan, grâce entre autres à une collaboration étroite entre Égypte et Soudan, illustrent bien le caractère hautement symbolique de la question de l’eau du Nil du point de vue du nationalisme arabe. À tort ou à raison, les Égyptiens soupçonnent des intentions malveillantes pour eux derrière les accords passés entre les gouvernements éthiopiens et israélien pour construire des installations hydroélectriques sur le Nil Bleu. Il existe selon eux une tradition d’utilisation de l’Éthiopie par les grandes puissances pour faire pression sur l’Égypte via la question sensible du Nil – et donc en retour une tradition de soutien égyptien aux mouvements séparatistes locaux. À l’inverse, on peut voir derrière la réticence des Égyptiens à intervenir auprès des autorités soudanaises sur la question du Darfour, alors qu’elles disposent d’une influence non négligeable, et derrière leur opposition à toutes sanctions onusiennes, le souci de ne pas s’aliéner un voisin et allié dont elles ont besoin pour défendre leurs droits sur le Nil. Israël participe également à des projets d’ouvrages sur le Nil en Ouganda, entretenant les craintes (si ce n’est la paranoïa) des Égyptiens : certains canaux actuels apportent déjà l’eau du Nil très près de la frontière israélienne...
    La coopération est tout de même une réalité
    Malgré une situation tendue et potentiellement explosive, de nombreuses initiatives et de nombreux projets communs viennent contrebalancer les désaccords et les motifs de conflit, reflétant une volonté constructive indéniable de la part des pays concernés, mais aussi l’importance accordée par la communauté internationale à la question du Nil. Ce fleuve a d’ailleurs été de tous les temps l’une des voies de communication et d’échange les plus importante entre le Nord et le Sud du continent. Les pays concernés sont d’ailleurs regroupés désormais au sein d’une instance coopérative de gestion du fleuve et de résolution des conflits, l’Initiative pour le bassin du Nil (Nile Basin Initiative, NBI), basée à Nairobi (Kenya) et à Kampala (Ouganda). Des pourparlers techniques sont en cours dans ce cadre depuis plusieurs années avec pour perspective de déboucher sur un nouveau traité. La signature de ce traité est annoncée comme imminente depuis plusieurs mois ; seuls quelques points de détail resteraient à régler. Ces délais montrent tout de même le caractère délicat d’un nouvel accord qui parvienne à modifier le statu quo sans trop le modifier… Durant l’été 2009 encore, un sommet réunissant les ministres de l’eau des pays du bassin devait permettre la signature d’un nouveau traité - qui a finalement été repoussée de six mois supplémentaires.
    L’Égypte, de son côté, ne fait pas preuve d’une mauvaise volonté absolue à l’égard des pays d’amont ; elle essaie au contraire de prendre les devants (tout en gardant le contrôle de la situation…) en lançant diverses initiatives de coopération. Elle a lancé une politique de coopération technique avec les pays d’aval, dite politique de l’Endugu (entente en swahili). Elle coopère aussi avec le Soudan sur le projet de barrage de Mérowé, à 350 kilomètres au Nord de Khartoum. Le projet du barrage de Bujagali en Ouganda, à la sortie du lac Victoria, est également soutenu par la NBI et donc par l’Égypte (il est en revanche très fortement critiqué par les environnementalistes). Selon certains observateurs, c’est là que réside la clé du problème : l’Égypte pourrait parvenir à un accord ne remettant pas en cause sa part du Nil en contre-patrie d’un accroissement de ses aides techniques et financières aux pays d’amont.
    Le soutien de la communauté internationale est critique pour encourager et consolider la coopération entre les pays nilotiques. Cela concerne d’abord, bien entendu, le soutien financier. La mise en place de la NBI a indéniablement permis de décocher davantage d’aides internationales, comme le montre le cas du barrage de Bujagali. La Banque mondiale se refuse théoriquement à investir au Soudan en raison de la situation politique du pays, mais le fait par l’intermédiaire de la NBI. Le soutien technique et l’expertise sont toutefois tout aussi importants, et les dispositifs communs à tous les pays sont aussi une manière de renforcer leur collaboration et de les habituer au travail conjoint. On notera en particulier un projet, soutenu par l’Italie et la FAO, de mise en place de dispositifs d’information et de gestion des ressources hydriques du bassin du Nil, qui doit permettre aux pays concernés de prendre des décisions mieux informées dans ce domaine. Un autre exemple est le Programme de recherches sur le bassin du Nil de l’université de Bergen (Norvège), qui vise notamment à former les personnels de haut niveau qui seront chargés, dans les dix pays concernés, de gérer les eaux et les écosystèmes du bassin du Nil.
  • You might also like