• Les grandes sécheresses en Tunisie au cours de la dernière période séculaire

    Latifa Hénia

    Le climat de la Tunisie est très variable. L’une des manifestations les plus préoccupantes de cette variabilité est la sécheresse. Plusieurs études se sont déjà intéressées à ce phénomène. Cependant, aujourd’hui, devant l’hypothèse d’un changement climatique et devant l’accroissement des besoins en eau, on s’interroge de plus en plus sur l’éventualité d’une augmentation de la fréquence de la sécheresse d’un côté et d’une amplification de ses impacts socio-économiques de l’autre. Nous essayerons d’apporter quelques éléments de réponse à ces questions qui sont en étroite relation avec celles de l’environnement et du développement durable du pays, et ce, à travers l’étude des grandes sécheresses du xxesiècle. Ces dernières sont d’abord saisies à travers leurs aspects physiques, en l’occurrence pluviométriques, et ensuite à travers leurs impacts socio-économiques.

    1. Les grandes sécheresses en Tunisie à travers les données pluviométriques

    2Une grande sécheresse se définit par l’ampleur du déficit pluviométrique, sa grande extension spatiale et sa persistance. Ce sont donc les sécheresses pluriannuelles, affectant l’ensemble du pays ou presque, et accusant un déficit pluviométrique important qui retiennent ici notre attention. Pour détecter ce type de phénomène, nous avons retenu des séries pluviométriques annuelles s’étendant de 1900-1901 à 1989-1990 (l’année considérée est l’année hydrologique commençant le 1er septembre et se terminant le 31 août) et concernant une vingtaine de stations appartenant à différentes régions géographiques du pays. Nous avons classé les totaux pluviométriques annuels de chaque série selon un ordre croissant. Nous avons ensuite calculé la fréquence de chaque total pluviométrique dans la série. La série est ensuite divisée en 5 classes : les années avec des totaux pluviométriques d’une fréquence égale ou inférieure à 15 % sont des années très sèches, les années avec des totaux pluviométriques d’une fréquence comprise entre 15 et 35 % sont des années sèches, celles avec des totaux d’une fréquence comprise entre 35 et 65 % sont des années normales, les totaux d’une fréquence comprise entre 65 % et 85 % sont ceux des années humides et ceux d’une fréquence égale ou supérieure à 85 % sont ceux des années très humides.
    Tableau 1. Les années sèches (S) et très sèches (TS) de 1900-1901 à 1989-1990.
    3Nous avons retenu, dans le tableau 1, les années qui figurent dans la première et la deuxième classe possédant les totaux les plus faibles de la série.
    4Cette méthode permet de caractériser aisément l’étendue spatio-temporelle de chaque sécheresse. Mais elle ne permet pas de quantifier le déficit pluviométrique. Pour pallier ceci, nous avons retenu comme premier indicateur le décalage, vers le nord, des isohyètes 100, 200 et 400 mm par rapport à leurs positions moyennes (figure 1).
    Figure 1. Position moyenne des isohyètes 100, 200, et 400 mm.
    5Normalement, l’isohyète 100 mm représente la limite nord du domaine saharien en Tunisie. Celle de 400 mm constitue la limite sud du domaine tellien, région la plus pluvieuse du pays. L’isohyète 200 mm, traversant la Tunisie centrale, est représentative du niveau pluviométrique moyen de cette région de la Tunisie qui bascule selon les années entre les conditions pluviométriques du domaine saharien et celles du domaine tellien (Hénia, 1993). Nous avons retenu comme deuxième indicateur l’écart des totaux pluviométriques des années sèches par rapport à la moyenne annuelle calculée pour la période 1900-1990. Les données pluviométriques mensuelles nous ont permis d’étudier la perturbation du régime pluviométrique à l’intérieur des années sèches. Nous avons essayé aussi de relever chaque fois les phénomènes naturels qui ont accompagné la sécheresse et aggravé ses effets. La lecture du tableau 1 suscite les remarques suivantes :
    • La sécheresse n’a pas affecté toutes les décennies avec la même fréquence. Certaines décennies se démarquent par la faible apparition des années sèches. C’est le cas particulièrement des années 1950 et plus précisément de 1951-1952 à 1959-1960. C’est le cas aussi des années 1970.
    • Les deux premières décennies du siècle, ainsi que les années 1930 n’ont pas connu non plus de sécheresse d’une extension remarquable aussi bien dans le temps que dans l’espace. Elles sont marquées surtout par des sécheresses locales ou régionales, ou par une sécheresse généralisée mais de courte durée (cas de la sécheresse de 1913-1914 généralisée mais s’étendant sur une seule année).
    • Les années 1920, 1940, 1960 et 1980 se démarquent, en revanche, des autres décennies par des sécheresses caractérisées par leurs extensions spatio-temporelles comme par l’intensité du déficit pluviométrique.
    6La sécheresse des années 1920. Elle se manifeste, essentiellement, de 19211922 à 1926-1927. Ces années sont marquées par une pluviosité médiocre, faible à très faible. Cette sécheresse culmine en 1926-1927 (figure 2). Pour certaines stations, comme Kélibia, elle correspond à la sécheresse la plus prononcée du siècle. Dans cette dernière station, le déficit pluviométrique se manifeste sur 7 années successives (de 1920-1921 à 1926-1927). La situation n’est pas meilleure à Sousse et à Gafsa.
    7La sécheresse des années 1940. Elle est la plus sévère du siècle. Elle commence selon les régions entre 1939-1940 et 1942-1943 et se prolonge jusqu’en 1947-1948. Certaines stations connaissent 6 à 8 années sèches à très sèches successives. À titre d’exemple, le déficit pluviométrique a caractérisé toutes les années de 1941-1942 à 1947-1948 à Tunis, à Kélibia et à Sousse, et s’étend sur 3 à 6 années successives pour les autres stations. Pendant 4 années de suite, de 1944-1945 à 1947-1948, l’isohyète 400 mm se maintient au nord de la moyenne et de la basse vallée de la Medjerda. L’isohyète 200 mm migre nettement vers le nord de la Tunisie centrale (figure 3). L’isohyète 100 mm suit la même migration, particulièrement au cours des années 19441945 à 1946-1947. Le décalage de ces trois isohyètes vers le nord est de l’ordre de 100 à 300 km ; il est plus prononcé à l’est qu’à l’ouest du pays.
    8La sécheresse des années 1960. Au cours de la période allant de 1960-1961 à 1968-1969, les années sont plutôt mauvaises sur le plan pluviométrique. Seule l’année 1963-1964 est relativement bonne. Les années les plus sèches sont 1960-1961, 1961-1962 et 1968-1969. Au cours de la première année (1960-1961), le déficit pluviométrique est intense et généralisé. Il est, selon les stations, de 30 à 65 % par rapport à la moyenne. L’isohyète 400 mm, pour cette année, est bien au nord de la vallée de la Medjerda (figure 4). Nous remarquons aussi, sur cette figure, au niveau de la basse steppe particulièrement, un décalage remarquable de l’isohyète 200 mm vers le nord. Elle s’est localisée, en effet, au nord de Sousse et de Kairouan.
    9La sécheresse de la fin des années 1980. Au cours de cette décennie, les années sèches ou à pluviosité médiocre l’emportent sur les bonnes années. La fin de la décennie a connu une grande sécheresse avec un déficit pluviométrique intense qui affecte l’ensemble du pays, en dehors de l’extrême Sud-Est, et qui se manifeste au cours de 2 années consécutives, 1987-1988 et 1988-1989. Le déficit pluviométrique au cours de l’année 1987-1988 est de 20 à 50 % dans le Tell. Mais il dépasse 50 et même 60 % dans beaucoup de stations du Centre et du Sud-Ouest du pays. La migration de l’isohyète 400 mm vers le nord est remarquable (figure 5). Seul l’extrême Nord-Ouest du pays a totalisé plus de 400 mm. Tout le Nord-Est, y compris la région de Bizerte, est exclu de l’aire de cette isohyète. L’isohyète 200 mm remonte jusqu’au piedmont de la Dorsale.
    Figure 2. Migration des isoyètes vers le nord en 1926-1927
    Figure 3. Migration des isoyètes vers le nord en 1946-1947.
    10Au cours de ces grandes sécheresses, les régimes pluviométriques saisonniers et mensuels sont souvent perturbés. À titre d’exemple, au cours de l’année 1960-1961, l’automne est très sec. Au cours de l’hiver et du printemps, la pluie est inférieure à la normale. Le mois de juin, en revanche, a connu, dans beaucoup de stations, un total pluviométrique dépassant de loin la moyenne. Il est même le mois le plus pluvieux de l’année dans des stations comme Sousse (44 mm sur un total annuel de 176 mm) et Kairouan (54 mm sur un total annuel de 167 mm). La moyenne pluviométrique de ce mois, pour les deux stations, n’est respectivement que de 7 mm et 12 mm. Au cours de l’année 1988-1989, la sécheresse affecte l’hiver et l’intersaison. L’été, normalement la saison la moins pluvieuse, a enregistré, en revanche, le maximum pluviométrique de l’année au Kef, à Siliana, à Zaghouan, à Kairouan et à Kasserine, entre autres. Les totaux pluviométriques varient pour ces stations de 116 à 192 mm, alors qu’en moyenne l’été ne totalise ici qu’entre 25 et 60 mm.
    Figure 4. Migration des isoyètes vers le nord en 1960-1961.
    Figure 5. Migration des isoyètes vers le nord en 1987-1988.
    11Les années de sécheresse sont aussi des années où le sirocco (vent très chaud et très sec, soufflant du Sahara) est fréquent. Le nombre annuel moyen de jours de sirocco à Tunis, calculé pour la période 1975-1995, est de 22 jours. Au cours des années 1987 et 1994 (années sèches), on enregistre respectivement 30 et 49 jours. À Sidi Bou Zid, ces deux années connaissent successivement 37 et 60 jours de sirocco, alors que la moyenne annuelle dans cette station n’est que de 29 jours. Le sirocco, qui a sévi pendant 4 jours successifs en mars 1989, a affecté 60 % de la production céréalière qui s’annonçait déjà médiocre à cause de la sécheresse (La Presse du 27 avril 1989). De même, les phénomènes de sable sont fréquents pendant les années sèches. En 1988 (année très sèche), Sfax a connu 39 jours de vent de sable, Jerba en a connu 28, Monastir 8 et Tunis 9 jours. Le nombre annuel moyen (pour la période 1975-1995) de jours de vent de sable dans ces stations n’est que de 12 jours à Sfax et à Jerba, de 2,6 jours à Monastir et 1,4 jours à Tunis. L’influence tropicale, pendant ces années de sécheresse, se manifeste aussi par les invasions de sauterelles. Les météorologistes en Tunisie parlent des années de trois « S » (sécheresse, sirocco, sauterelles).
    12En somme, les grandes sécheresses paraissent comme un phénomène récurrent en Tunisie. Elles concernent aussi bien la première que la deuxième moitié du xxe siècle. Elles peuvent prendre une grande ampleur par leurs dimensions spatio-temporelles. La sécheresse peut affecter l’ensemble du pays ou presque sur plus de deux années successives et elle peut s’étendre même sur 8 années de suite.

    2. Les grandes sécheresses à travers leurs conséquences socio-économiques

    13Pour l’étude des conséquences socio-économiques des grandes sécheresses, nous avons consulté des périodiques, des rapports du ministère de l’Agriculture et des documents historiques contemporains de la période d’étude. Nous avons retenu les cas de situations socio-économiques difficiles mentionnés en rapport avec la sécheresse qu’a connu la Tunisie au cours du xxe siècle, et nous avons relevé chaque fois les mots et les expressions utilisés pour signaler les effets de la sécheresse, le comportement de la population et la prise de position du pouvoir face à ce phénomène. Ceci nous a permis de constater que l’ampleur des conséquences socio-économiques des grandes sécheresses ainsi que la perception de ce phénomène aussi bien par la population que par les décideurs ne sont pas les mêmes au cours de la première moitié et de la deuxième moitié du xxe siècle.
    14Au cours de la première moitié du xxe siècle, les grandes sécheresses sont des périodes de famine, d’épidémies, de fort exode rural et d’insécurité sociale. Chaque grande sécheresse affecte profondément la production agricole. Au cours de la sécheresse des années 1940, la production du blé dur diminue de 45 à 60 % par rapport à celle de la fin des années 1930 (normale à bonne sur le plan pluviométrique), la chute de la production de l’orge a été de 50 %. La production de l’huile d’olive en 1947 chute de 78 % par rapport à celle de 1939. Les pertes dans le secteur de l’élevage sont énormes, l’état de misère physiologique des animaux sont à l’origine de nombreux avortements, de différents types de fièvre et d’une forte mortalité. Le nombre de têtes d’ovins passe de plus de 3 670 000 au début des années 1940 à 2 976 000 en 1945 et 1 587 000 en 1948 (Lepidi, 1955).
    15Les ressources en eau, et plus particulièrement l’eau potable, n’ont pas été moins touchées. En 1945, on rapporte que l’eau potable était plus chère que l’or dans certaines localités du Sahel de Sousse (journal Ezzahra du 8 février 1945). Mal nourrie, la population résiste mal à la maladie. Aussi la Tunisie connait-elle, au cours de la première moitié du xxe siècle, plusieurs épidémies (fièvre typhoïde, typhus…). Le taux de mortalité général atteint 27 et même 28 % entre 1945 et 1947. Avec le retour des années favorables, entre 1948 et 1950, ce taux tombe à moins de 20 %. Le taux de chômage augmente nettement aussi. À titre d’exemple, au cours de la campagne agricole 1947-1948, sur 1 928 huileries existantes, 580 seulement fonctionnent. 1 348 installations et 8 088 ouvriers sont acculés au chômage (Bulletin économique, n° 12, 1948). Sans revenu et sans production, les paysans essayent de vendre ce qu’ils possédent pour acheter la nourriture. Mais aussi bien les acheteurs des biens que les vendeurs des produits alimentaires se font rares. Les moyens de régulations paysannes ainsi que les actions des associations de prévoyance s’avèrent insuffisants. Lorsque la sécheresse perdure, le gouvernement intervient surtout par des mesures restrictives, entre autres le rationnement de l’eau et des produits alimentaires de base. La population fuit la campagne vers les villes. Les problèmes de vol et d’insécurité augmentent.
    16La population a, vis-à-vis de la sécheresse, une attitude plutôt fataliste. Ceci est noté aussi bien chez la population tunisienne que coloniale. Un colon installé à Kairouan, écrit en 1936 (année sèche dans le Centre et le Sud du pays) : « En ce moment, il ne nous reste plus rien, sinon s’enfermer hermétiquement (à cause des vents de sable) pour rêver à d’autres lieux moins arides où poussent les jasmins… » (La dépêche tunisienne du 5 janvier 1936). Cette attitude fataliste apparaît à travers le comportement du conseil chaâraîque dont la principale action en période de sécheresse est d’appeler les gens à faire la prière religieuse d’obédience islamique pour implorer la pluie (Salat el istiska). L’expression Salat el istiska revient très souvent dans les périodiques de la première moitié du xxe siècle lors des sécheresses.
    17Signalons en outre qu’au cours de la première moitié du xxe siècle, vues leurs conséquences socio-économiques, les grandes sécheresses paraissent plus fréquentes et plus intenses que ne le laissent apparaître les données pluviométriques. Différentes sources rapportent des situations de difficultés socio-économiques, de famine et d’épidémie associées non seulement à la sécheresse des années 1920 et à celle des années 1940, mais aussi pour les périodes allant de 1900 à 1906 (Zidi, 1988), pour l’année 1913-1914 ainsi que pour les années 1930 (Despois, 1955 ; Mahjoubi, 1986).
    18En examinant les données pluviométriques relatives aux premières années de ce siècle, à l’année 1913-1914 et aux années 1930, nous constatons que ces périodes ne peuvent être considérées comme des périodes de grande sécheresse si l’on prend en compte, dans la définition d’une grande sécheresse, ses dimensions spatio-temporelles. Les premières années du siècle connaissent quelques sécheresses, mais elles sont de caractère régional ou même local. Les deux années les plus déficitaires sont 1900-1901 ainsi que 1901-1902. Le déficit pluviométrique n’est pas, cependant, généralisé et n’est pas non plus partout très accusé. L’année 1913-1914 connait un déficit pluviométrique généralisé et accusé. Mais cette sécheresse est de courte durée. Les années 1912-1913 et 1914-1915 ne sont pas mauvaises sur le plan pluviométrique (tableau 1).
    19Le cas des années 1930 est encore plus frappant. Cette décennie n’enregistre pas de sécheresse généralisée et/ou de grande durée (tableau 1). La sécheresse prend plutôt, un caractère local ou régional (Benzarti, 1994 ; Hajri, 1996). L’exemple de l’année 1935-1936, la plus sèche de la décennie, est à cet égard significatif. Au cours de cette année, la sécheresse affecte surtout le Centre et le Sud du pays, alors que la pluviosité est normale et même bonne dans le Nord.
    20La discordance entre le caractère modéré du déficit pluviométrique et la gravité de ses implications s’explique par le fait que les structures socioéconomiques du pays au cours de la première moitié du xxe siècle ne sont pas de nature à remédier aux méfaits d’une sécheresse climatique même modérée. Il est à noter aussi que ces sécheresses surviennent dans des périodes de conjoncture difficile (les deux guerres mondiales, la crise économique de 1929, la colonisation…).
    21Au cours de la deuxième moitié du xxe siècle, les impacts négatifs de la sécheresse continuent à affecter largement la production agricole et les ressources en eau du pays. La sécheresse perturbe toujours et désorganise les plans de développement. Le cas de la sécheresse des années 1960 en est un exemple. L’échec de l’expérience de la collectivisation des terres au cours de ces années est dû, entre autres à la sécheresse. La sécheresse de la fin des années 1980 a des impacts très négatifs sur les ressources en eau et le secteur agricole. Le niveau piézométrique de certaines nappes phréatiques a diminué de 60 % et même plus par rapport à sa situation d’avant la sécheresse. Les retenues des barrages ont diminué de 65 %. Au cours de la campagne agricole 1987-1988, les surfaces ensemencées diminuent de 32 % par rapport à la campagne précédente et 38 % seulement des superficies ensemencées sont moissonnées. La production d’huile d’olive chute de 55 %. Des centaines de milliers d’oliviers et d’arbres fruitiers sont partiellement ou totalement endommagés (Hlaoui, 1991). Il est important de signaler cependant qu’après l’Indépendance, la Tunisie n’a plus connu de famine ni d’épidémie, malgré l’avènement de grandes sécheresses. La sécheresse de la fin des années 1980 passe sous le regard indifférent des citadins dont le revenu n’est pas lié directement au secteur agricole. Elle profite même au secteur touristique. La sécheresse est perçue et vécue différemment par rapport à la première moitié du xxesiècle. Aujourd’hui « la sécheresse en Tunisie est crainte par l’agriculteur ou l’éleveur, superbement ignorée parfois par le citadin, favorablement accueillie par le touriste (tarif basse-saison avec le soleil en prime) ou le pêcheur et…invisible pour certains partenaires sociaux et néanmoins économiques » (Gharbi, 1981). L’attitude du pouvoir public à l’égard de la sécheresse et de ses méfaits sur le milieu et les hommes connaît aussi depuis l’Indépendance une évolution remarquable dans les formes d’intervention. Dans le cadre de la planification du développement de l’économie du pays qui commence en 1962, des mesures traitant le problème de façon structurelle se succèdent. Les années 1970 voient l’élaboration des plans directeurs des eaux du Nord, du Centre et du Sud. Tout un système de mobilisation, de stockage et de transfert des eaux est réalisé afin de couvrir les besoins des régions déficitaires en eau, de prévenir les pénuries et d’intervenir au moment opportun. Ces plans complètent les travaux de petites hydrauliques et de conservation des eaux et du sol ainsi que toutes les mesures d’intensification de la production agricole. Des mesures immédiates sont prises aussi (irrigation d’appoint, importation des fourrages, utilisation des parcours mis en défens, rééchelonnement des dettes bancaires des agriculteurs). Cet ensemble de mesures et d’actions permet, certes, de diminuer les impacts négatifs de la sécheresse, mais reste cependant insuffisant. Les difficultés causées, notamment dans le domaine agricole et dans le secteur des ressources en eau, par la sécheresse des années 1960 et celle des années 1980 en sont une preuve.

    Conclusion

    22Des sécheresses remarquables par l’intensité du déficit pluviométrique et l’extension spatio-temporelle jalonnent le xxe siècle. Les deux sécheresses les plus importantes marquent sa première moitié. Il s’agit de la sécheresse des années 1920 et celle des années 1940. Rien ne laisse apparaître une intensification ou bien une fréquence plus grande des sécheresses au cours des dernières décennies du xxe siècle. Au cours de la première moitié de ce siècle, les grandes sécheresses sont synonymes de famine et d’épidémie. La population a une attitude fataliste face à ce risque. Au cours de la deuxième moitié de ce siècle, un changement très net dans la perception de la sécheresse, aussi bien par la population que par les pouvoirs publics, permet de diminuer très nettement ses impacts négatifs sur les milieux et sur les hommes. Cependant, les difficultés apparues avec la grande sécheresse de la fin des années 1980, notamment dans le secteur des ressources en eau et dans le secteur agricole, prouvent bien qu’il reste beaucoup à faire pour arriver à une véritable politique de gestion de ce risque climatique majeur en Tunisie permettant de le résorber sur plus de deux années successives. En l’absence d’une telle politique et d’une planification de ce risque, les conséquences de la sécheresse, surtout avec l’accroissement démographique et économique du pays, peuvent toucher désormais des secteurs aussi vitaux que la sécurité alimentaire et les ressources en eau.
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