• Pour une autre politique mondiale de l'eau : Urgence Afrique

    On ne peut que s'accorder sur l'urgence de la situation devant les problèmes sociaux, économiques et sanitaires dus au non accès pour une très grande majorité de la population africaine à une eau de qualité en quantité nécessaire. Mais au-delà de ce constat communément admis les analyses divergent quant aux solutions à apporter. 
    Prôné par les grandes institutions (la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l'OMC, le Panel Camdessus, l'Union européenne) comme seul modèle efficient le partenariat public-privé était sensé répondre aux défis de l'accès à l'eau et à l'assainissement à travers le monde, l'idée de base étant : si l'eau doit être considérée comme un bien public, sa gestion doit être privée. 
    Ce partenariat fortement inspiré du modèle français de gestion déléguée continue d'être l'alpha et l'oméga des préconisations en matière d'aide au développement et de projets de coopération. Mais à quoi assiste-on sur le terrain : 


    • Selon les recommandations des institutions internationales la plupart des pays africains ont très largement privatisé leurs entreprises publiques notamment celles chargées de la distribution de l'eau dans les grandes villes.
    • Parallèlement ils se sont lancés dans une décentralisation relativement forte du service de l'eau, avec transfert de certaines compétences des services de l'Etat vers les communes sans les doter de ressources supplémentaires (notamment fiscales).

    Or ces changements ne se sont pas accompagnés d'une extension du périmètre desservi et surtout les zones rurales n'ont pas bénéficié des programmes d'investissements. Cela s'explique par le poids énorme des financements à consentir pour installer de nouveaux réseaux que les nouvelles entreprises privatisées se refusent à supporter elles-mêmes pour desservir le monde rural jugé peu lucratif. 

    Cette privatisation qui porte essentiellement sur l'exploitation des réseaux existants, restant souvent propriété de l'Etat, et laissant à sa charge les extensions éventuelles rencontre de plus en plus de résistances de la population (comme au Gabon, Ghana, Afrique du Sud) et ne répond pas aux énormes enjeux liés à l'eau et à l'assainissement. Loin de continuer à cautionner les politiques conduites jusqu'à présent et qui ont très largement montré leurs limites, il s'agit aujourd'hui de proposer une alternative au désengagement public et à la logique dominante de privatisation des services. En premier lieu les Etats ne peuvent se dédouaner de leurs responsabilités. Ainsi les Etats africains doivent placer l'eau en tête de leur priorité et l'inscrire dans les programmes d'investissements. Rappelons nous que dans nos pays dotés de réseaux d'adduction et d'assainissement c'est la puissance publique, via l'Etat et les collectivités locales, qui a financé les infrastructures. 
    Par ailleurs l'engagement financier international doit augmenter. Alors que l'ensemble des Etats ont souscrit aux objectifs du millénaire de réduire d'ici 2015 de moitié la population n'ayant pas accès à l'eau potable et à un assainissement, les aides bilatérales sont passées au niveau mondial de 2,7 à 1,3 milliards de dollars entre 1997 et 2002 ! Et l'annulation de la dette des pays pauvres n'est toujours pas effective ! 

    D'autre part, au lieu de ne favoriser que les partenariats public-privé ce qui s'apparente trop souvent à une socialisation des coûts et à une privatisation des profits, pourquoi ne pas élaborer des partenariats public-public dans lesquels l'expertise et l'ingénierie du secteur public pourraient être partagés et mis au service des collectivités locales. Arrêtons également de vendre des solutions techniques clés en main à des collectivités locales qui n'ont pas la maîtrise des compétences techniques et administratives pour contrôler la gestion du service et en assurer sa maintenance. Adaptons les projets au terrain, et ce d'autant plus au regard de l'hétérogénéité de la réalité socio-économique et hydrographique en Afrique. Impliquons le citoyen-usager afin d'améliorer l'efficience du service, la prise en compte des enjeux sociaux et écologiques et le contrôle démocratique. Plus spécifiquement sur le continent africain ce sont les femmes les plus directement concernées par les problèmes d'accès à une eau potable. 
    Comme le revendique le mouvement altermondialiste de plus en plus mobilisé autour des enjeux de l'eau, l'eau n'est pas une marchandise comme les autres mais un bien commun public dont il faut garantir le droit à son accès pour tous. 
    Devant les projections parlant d'environ 3 milliards d'habitants sur 8 sans accès à l'eau potable en 2025 et principalement en Afrique, l'heure n'est plus aux énièmes déclarations de bonnes intentions mais au changement de stratégie et à l'expression d'une véritable volonté politique à tous les niveaux qu'accompagnerait une mobilisation citoyenne internationale car sinon l'eau deviendra le pétrole du 21ème siècle, une source de conflit pour la survie.
     

    Jean-Luc Touly, 
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