• Pour l’Iran, l’essentiel n’est pas le nucléaire mais l’eau

    Station d’approvisionnement en eau dans un village non loin de Khasab (Sultanat d’Oman), dans le détroit d’Ormuz, face à l’Iran, le 1er mai 2008 (Ahmed Jadallah/Reuters)

    Par Jacques Benillouche 

    Les médias sont rares à s’intéresser à la question, mais l’Iran fait face à une grande catastrophe, sauf si des mesures techniques sont immédiatement prises: la pénurie d’eau devient dramatique. L’Occident se polarise sur le programme nucléaire ou sur le maintien des sanctions économiques contre l’Iran mais élude le problème de l’eau, qui risque d’entraîner une agitation sociale en Iran avec pour conséquence une migration des populations. Pour camoufler la véritable rupture avec le gouvernement, les contestations sont pour l’instant étouffées dans les grandes villes.

    Infrastructures insuffisantes

    Les dirigeants, à tous les échelons, prennent au sérieux la pénurie d’eau. Le Guide suprême lui-même s’en inquiète car aucune mesure concrète n’est pour l’instant planifiée. Le problème ne date pas d’aujourd’hui puisque des mises en garde ont été publiées dès 2014. En février 2015, l’adjoint du ministre de l’Énergie, Hamid-Reza Janbaz, a reconnu que «les villes de Bandar-Abbas [au sud], Sanandaj [à l’ouest] et Kerman [au sud-est] ainsi que 547 villes et villages à travers le pays sont confrontés à un problème de manque d’eau». En cause: l’absence d’investissements depuis plusieurs années dans les infrastructures des réseaux de distribution d’eau potable alors que la sécheresse sévit dans le pays et que plusieurs rivières iraniennes se sont asséchées.
    La seule mesure prise par les autorités consiste à rationner l’eau dans la capitale de huit millions d’habitants, avec pour conséquence les nombreuses protestations qui se sont élevées contre les coupures d’eau. Le conseiller militaire de Khamenei, Rahim Safavi, a précisé que «des projets étaient en préparation pour échanger avec le Tadjikistan de l’eau contre le pétrole. Les crises de l’eau et de l’énergie sont étroitement liées avec la sécurité nationale et la défense». Mais il s’agit de mesures temporaires purement externes au pays. Le directeur de l’administration chargée de la gestion de l’eau potable et des eaux usées de la ville de Téhéran a prévenu, le 14 août, que les réserves d’eaux disponibles dans les barrages pouvaient seulement satisfaire les besoins des habitants de la capitale pendant un mois. Cinq barrages de la province de Khorasan sont totalement à sec, privant d’eau beaucoup de villes. Pour les mollahs, le problème de l’eau est devenu une question de sécurité d’État.

    Nappes phréatiques vides

    Il y a bien sûr des raisons climatiques qui expliquent cette pénurie mais les négligences du pouvoir sont immenses. Par manque d’eau, seules 12% des terres (19 millions d’hectares) sont exploitées pour l’agriculture alors que l’ensemble des terres arables est évalué à 162 millions d’hectares. Or, si des solutions techniques évoluées ne sont pas mises en place, la quantité d’eau n’augmentera pas dans les années à venir alors que le pays connaît une croissance démographique et une urbanisation accélérée.
    Par ailleurs, l’Iran n’a pas été économe de son eau. À force de pompages désordonnés, son sous-sol s’est vidé et la pluie n’est pas suffisamment abondante pour remplir les nappes souterraines. De nombreux puits ont été creusés illégalement par les Iraniens malgré une eau puisée polluée. L’agriculture iranienne n’est plus suffisante pour permettre une indépendance alimentaire vis-à-vis de l’étranger. À peine 40% des eaux usées sont traitées tandis que le reste est déversé dans les lacs et les rivières, aggravant la pollution. Par ailleurs, les sanctions ont aggravé la disponibilité de produits chimiques pour les installations d’eau.
    Isa Kalantari, l’un des conseillers du président Rohani, avait mis en garde les dirigeants iraniens contre les conséquences d’une pénurie d’eau sur la population de 75 millions d’habitants. Cet expert, agronome de formation, avait réussi à sensibiliser les gouvernements dont il a fait partie en tant que ministre de l’Agriculture de 1989 à 1997 sous la présidence de Rafsandjani et de 1997 à 2001 sous le président Mohammad Khatami. Il a bien fait comprendre que le régime jouait gros et qu’il pouvait tomber sur cette question parce qu’elle était minimisée face au problème du nucléaire. Mais au lieu de prendre des mesures structurelles, le gouvernement a usé de l’arme du rationnement. Eshagh Jahanguiri, le premier vice-président, a prévenu: «Il y aura d’abord des coupures d’eau et, ensuite, des amendes pour les gros consommateurs.» C’est la meilleure manière de se mettre à dos la population qui menace le régime.
    Une expérience sous le Shah
    La coopération n’est pas un leurre puisqu’elle a déjà existé jusqu’à la révolution islamique de 1979 avec des projets d’eau en Iran conçus et gérés par les Israéliens. Le Shah avait conscience de ce problème et, en 1960, il avait demandé de l’aide à la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), qui lui a envoyé trois experts israéliens. Ces ingénieurs ont alors prôné le creusement de puits et ont parallèlement enseigné aux agriculteurs iraniens la technique pour augmenter les rendements tout en consommant moins d’eau. Il a alors fait appel aux hydrologues et aux ingénieurs de l’eau de l’université de Ben Gourion, dans le Néguev, qui travaillèrent en Iran depuis 1962 pour ensuite quitter le pays in extremis par le dernier vol direct Téhéran-Tel Aviv en 1979.
    Les experts israéliens étaient intervenus dans la province de Qazvin dès 1962 après le tremblement de terre qui avait fait 12.000 morts et détruit tout le réseau de tunnels d’eau. Au Moyen Âge, Qazvin était surnommée la «ville aux réservoirs d’eau». Sur la centaine de réservoirs d’eau (Ab anbar), seulement dix survivent aujourd’hui, Qazvin était le grenier de Téhéran mais la catastrophe avait laissé les agriculteurs sans eau. Les Iraniens ont alors collaboré sans complexes avec les Israéliens, qui ont formé pendant dix-sept ans des hydrologues iraniens. Longtemps après la Révolution, ils ont gardé d’excellentes relations avec les techniciens iraniens, dont beaucoup, d’ailleurs, se sont exilés, ce qui explique leur absence aujourd’hui en Iran.

    Filière des eaux lacunaires

    Malgré la richesse tirée de son pétrole, l’Iran n’a jamais investi pour former de bons professionnels de l’eau et ceux qui ont été en contact avec les Israéliens avaient une formation très insuffisante pour faire de bons techniciens. Ils avaient besoin au préalable d’une formation en mathématiques avancée, en géologie, en hydrologie et en chimie. Les Israéliens avaient progressivement comblé ces lacunes et ils avaient tellement passé de temps à Qazvin que les commerçants avaient fini par apprendre l’hébreu pour faciliter les contacts et le commerce. Immédiatement après la Guerre de Six Jours, le Shah avait fait l’honneur d’une visite à Qazvin pour rencontrer et remercier les Israéliens pour leur excellent travail. Il avait par la suite préconisé l’envoi de militaires et de scientifiques iraniens en Israël pour apprendre les techniques avancées. Mais, signe annonciateur des futures relations, les Israéliens avaient été introduits dans tous les milieux sauf dans les milieux religieux. Les ordres venaient de Khomeiny en exil, qui avait besoin du soutien de Yasser Arafat pour sa conquête du pouvoir.
    L’industrie de l’eau en Iran a subi un coup irréversible, qui a créé la pénurie. Les Iraniens peuvent toujours trouver des solutions temporaires touchant uniquement la population et pénalisant leur agriculture. Mais si les dirigeaient iraniens choisissaient le pragmatisme en s’adressant au spécialiste mondial qui a transformé la pénurie en excédent, alors ils sauveraient leur régime dans leur intérêt et celui de leur population. 
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