• Faut il filtrer une eau déjà filtrée?



    MÉFIANCE. Entre les français et l'eau du robinet, c'est un peu "je t'aime, moi non plus !". Les enquêtes d'opinion montrent que si nous sommes globalement satisfaits et confiants envers l'eau potable qui arrive à nos robinets, en revanche, les réactions de méfiance, les critiques sur le calcaire ou le goût, et surtout le basculement vers la consommation d'eau en bouteille progressent, expliquait en 2003 un rapport du Sénat. "Ainsi, non seulement, il n'y a que 1 % de la consommation d'eau totale qui soit utilisée pour la boisson mais cette part se réduit chaque année un peu plus !...", constate le rapport. "Les français ont consommé, en 2011, 7,3 milliards de litres d'eau en bouteille, soit 145 litres d'eau par habitant , ce qui les classe (après les italiens, puis les allemands et juste derrière les espagnols), parmi les premiers consommateurs d'eau en bouteille en Europe et dans le monde", chiffre le groupe de Recherche Rhône-Alpes sur les infrastructures et l'eau (Graie).

    Une exigence de qualité

    Cette méfiance est-elle justifiée ? L'eau en bouteille est-elle une alternative réellement plus saine ? C'est à ces questions que s'efforce de répondre le Graie, dans le cadre de sa dernière campagne. L'association, constituée de 300 acteurs impliqués dans la gestion ou l'utilisation de cette ressource, publie à intervalle régulier des articles et des vidéos sur le site Méli-Melo, dédié à ce projet. Une campagne accompagnée de la traditionnelle web-série mettant en scène les acteurs Jacques Chambon et Frank Pitiot (alias Merlin et Perceval dans la série télévisée Kaamelott).
    Dans cette campagne, le GRAIE rappelle ce qu'est une eau "potable". Cette notion est définie par des normes qui impliquent l'absence de micro-organismes pathogènes (bactéries, virus, parasites...), et de "très faibles" concentrations de contaminants chimiques tels que les métaux lourds, les nitrates, les hydrocarbures ou les pesticides. Bien évidemment, sur le plan physico-chimique, elle ne doit pas non plus être corrosive, ni avoir de goût ou d'odeur trop prononcée. Et ce, de la source jusqu'à la sortie du robinet. Autrement dit, les pouvoirs publics sont tenus d'entretenir le réseau de distribution de manière à ce que ce dernier n'altère pas la qualité de l'eau durant son acheminement.

    L'eau du robinet est presque systématiquement chlorée

    L'eau du robinet est donc traitée, notamment à l'aide de chlore qui évite le développement de micro-organismes dans les réseaux. Ce produit peut donner à l'eau un goût désagréable. "Il s'agit cependant d'un inconvénient très passager. Le caractère volatil du chlore est en effet plutôt un avantage car le produit va s'évaporer en quelques heures, ne laissant aucun goût ni aucune odeur résiduelle", répond le GRAIE. Certes, mais il en reste néanmoins dans l'eau. Sa consommation est-elle dangereuse ? C'est l'un des arguments avancés par certains vendeurs de filtre à eau, qui n'hésitent pas à parler du chlore comme d'un "poison" ou d'une "bombe à retardement".
    RÉSISTANCE. La réalité est un peu plus nuancée. Lorsqu'il est utilisé à haute dose, le chlore présente trois inconvénients. Le premier est qu'il peut favoriser le développement de résistances des micro-organismes, ce qui diminue son efficacité contre eux. "En second lieu, le chlore est inefficace dans la phase de transport de l'eau dans le réseau de distribution (850.000 km de réseaux). Au cours de cette phase, se crée un biofilm qui va abriter et protéger des millions de micro organismes qui de fait vont devenir insensibles à l'action du chlore", rappelle le rapport du Sénat qui recommande donc l'application de fortes doses de chlore de temps en temps plutôt qu'un "bruit de fond de chlore" constant qui va réduire l'efficacité des actions désinfectantes ultérieures.

    Le chlore : un produit très étudié

    Reste enfin la problématique des effets sur la santé à long terme de la présence de chlore. "Des recherches sont en cours pour analyser les effets nocifs des sous produits de désinfection, notamment les trialométhanes formés par réaction du chlore avec des composés organiques présents dans l'eau", précise le rapport du Sénat qui rappelle que "des effets sur le cancer et sur la reproduction humaine sont suspectés". "Suspectés" ne signifiant en aucun cas "prouvés".
    Un rapport de l'Institut de veille sanitaire (INVS) daté de 2013 explique en effet que "À ce jour, il subsiste des incertitudes quant aux effets reprotoxiques d’une exposition aux SPC (Sous produits de chloration)". Certains auteurs évoquent un risque de cancer colorectal durant de longues expositions aux produits dérivés du chlore, mais il ne font pas consensus. D'autres, plus nombreux, parlent d'un risque accru de cancer de la vessie, mais sans savoir précisément quelle a été l'exposition aux produits dérivés du chlore (une donnée très difficile à recueillir) et quels sont, parmi ces produits dérivés, ceux susceptibles de présenter un risque.
    OMS. De ce fait, en l'absence de données concordantes, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) juge sans danger la consommation d'une quantité de 250 mg/L de chlore dans l'eau. Les seuils maximum autorisés dans de nombreux pays se basent sur ces recommandations et sur les valeurs guides proposées par l'OMS. Cette dernière définit une valeur guide comme « étant une estimation de la concentration d’une substance dans l’eau de boisson qui ne présente aucun risque pour la santé d’une personne qui consommerait cette eau pendant toute sa vie.", rappelle le ministère de la santé en France. "En Europe, ils sont fixés par la directive 98/83/CE qui spécifie au niveau européen des exigences à respecter au sujet de la qualité des eaux destinées à la consommation humaine (EDCH)", rappelle le GRAIE. Et ces exigences vont, pour certains composés, au delà des recommandations de l'OMS.

    Comparaison des normes de l’OMS et des normes européennes concernant la qualité de l’eau potable. © GRAIE / Melimelo. (Source)
    Le GRAIE précise toutefois que ces normes évoluent en permanence, afin d'intégrer les nouvelles connaissances concernant les polluants émergents. Pour preuve, en France, à la fin du XIXe siècle, une eau "potable" n'était définie que par... 6 paramètres (contre bien plus aujourd'hui, comme le montre le tableau ci-dessus).
    L'eau est le produit alimentaire le mieux contrôlé de France
    Des contrôles sont réalisés régulièrement et indépendamment par les Agences régionales de santé (ARS), ainsi que par les services en charge de la distribution de l'eau potable. "L’eau est ainsi le produit alimentaire le mieux contrôlé de France avec chaque année plus de 310 000 prélèvements pour 15 300 lieux de production, soit une moyenne de 20 prélèvements par site et par an", chiffre le GRAIE. Ces résultats sont publics et disponibles, commune par commune, sur le site du Ministère en charge de la santé.

    Et pour les bébés ?

    L'eau du robinet a-t-elle toutefois une qualité suffisante pour être ingérée par un nourrisson ?  "Les publicités vantent souvent les qualités diététiques des eaux en bouteille ou insistent sur le fait qu’elles sont bien adaptées à la préparation des biberons", explique le GRAIE. Elles avancent pour cela l'argument qu'elles sont captées dans des secteurs préservés, exempts de tout impact humain et farouchement protégées souvent les hauts bassins versants des massifs montagneux, ce qui est également le cas pour près des 2/3 des eaux distribuées aux robinets. "Mais hélas, du fait des voies de dispersion des pesticides et autres micropolluants, aucun secteur n'est aujourd'hui réellement à l'abri des pollutions, même lorsqu’il est très éloigné des zones de concentration humaine", rappelle le GRAIE.

    Les pollutions ponctuelles touchent aussi les eaux en bouteille

    Certes, l'eau des bouteilles n'est pas chlorée, mais elle peut toutefois contenir des pesticides, des engrais ou des métaux lourds... tout comme l'eau du robinet. Le fait que des normes strictes existent ne signifie pas nécessairement que ces normes soient respectées partout et en permanence, rappelle le GRAIE.  "Le fait qu’une eau distribuée au robinet ou en bouteille soit conforme aux normes, c’est-à-dire potable, ne signifie donc pas qu’elle soit totalement exempte de matières polluantes, mais que leur concentration a été jugée suffisamment faible pour ne jamais mettre en danger la santé du consommateur." Il peut en effet arriver que ponctuellement, l'eau du robinet (ou un lot de bouteilles d'eaux minérales) contienne plus de polluants que les normes ne l'autorisent. Mais ce n'est théoriquement pas si grave puisque... c'est prévu, explique le GRAIE.
    LONG TERME. "En Europe, les normes de qualité de l'eau de consommation humaine sont très rigoureuses et fixées de façon à ce qu’un dépassement momentané de certains paramètres ne fasse courir aucun risque à l'utilisateur. Pour beaucoup de substances chimiques, c’est en effet la quantité totale absorbée au cours de la vie qui est à maîtriser. Les normes n’ont de sens que sur le long terme. L'OMS indique par exemple que les dépassements de courte durée des valeurs guides ne signifient pas nécessairement que l'eau est impropre à la consommation, l'ampleur et la durée des écarts qui peuvent être considérés comme sans effet sur la santé publique dépendent de la substance", précise le groupement de recherche.
    Sur le plan réglementaire rien ne distingue la qualité d’une eau en bouteille et celle du robinet
    De ce fait, "les eaux en bouteille ne sont ni mieux, ni plus mal, adaptées à la préparation des biberons ou à une vie saine que l’eau du réseau public. Les seules règles à respecter sont que les biberons ne doivent pas être réalisés avec une eau très minéralisée et notamment une eau contenant plus de 200 mg/L de sulfates ni avec des eaux gazeuses", assure le groupe de recherche. Ce dernier précise que "sur le plan réglementaire rien ne distingue la qualité d’une eau commercialisée en bouteille et une eau distribuée par un réseau public".
    PRIX ET POLLUTION. Reste toutefois que l'eau en bouteille présente deux inconvénients majeurs : son prix et la pollution qu'il génère. En effet, "le litre d'eau en bouteille est entre 40 et 400 fois plus cher que l'eau du robinet, estime le GRAIE, sans que cette différence de prix ne soit vraiment justifiée par une différence de qualité". De plus, l'eau en bouteille génère énormément de pollution du fait de l'énergie nécessaire pour fabriquer les bouteilles, pour les transporter et pour les recycler. Lorsqu'elles sont recyclées (seules 55 % des bouteilles l'étaient en France en 2014, estime le GRAIE). Une étude suisse concluait même qu’un litre d’eau en bouteille a un impact environnemental entre 100 et 1000 fois plus fort qu’un litre d’eau du robinet.


    Source: Science et Avenir
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