• Faute d’une station d’épuration moderne, Djeddah, la deuxième agglomération saoudienne, rejette ses déchets directement dans la mer.

    Une catastrophe écologique menace Djeddah. Non contente de négliger l’environnement, la ville court délibérément à sa perte en tardant à installer une station d’épuration mo­derne et efficace. C’est du moins ce que pense un spécialiste de l’environnement bien placé et qui tient à garder l’anonymat. Les faits semblent lui donner raison.
    Non loin du centre de Djeddah, au sud de la base navale Roi-Fayçal, une canalisation de 2 mètres de diamètre a été installée, qui débouche dans la mer Rouge. Enfoui dans la barrière de corail à environ 25 mètres sous la surface, cet émissaire d’évacuation plonge ensuite jusqu’à toucher le plancher océanique, 25 mètres au-dessous de la barrière de corail. A en croire notre informateur, ce conduit déverse environ 600 000 mètres cubes d’eaux usées par jour. Le jet qui sort de la canalisation est noir comme l’encre. Non seulement ce déversement de déchets domestiques et in­dustriels n’a rien d’écologique, mais il relève d’un comportement irresponsable et dangereux pour la santé des habitants de la deuxième cité d’Arabie Saoudite.
    “D’après notre enquête, la capacité de traitement des déchets de la station d’épuration de Qurma n’est plus suffisante pour faire face aux quantités ­croissantes d’effluents produites par l’agglomération de Djeddah, explique notre spécialiste. Dès lors, la station a dû être court-circuitée, et les déchets domestiques, commerciaux et industriels sont désormais déversés directement en mer Rouge.”
    Les excréments, les déchets industriels, les composants toxiques et les métaux lourds ne disparaissent pas pour autant. Les eaux polluées vont pour l’essentiel vers le sud. Elles sont entraînées par les courants dominants qui longent la côte à Djeddah et descendent vers Al-Lith et Jizan. La partie des eaux polluées qui n’est pas entraînée par les courants est piégée par les tourbillons des courants côtiers et revient baigner la plage d’Al-Hamra [plage de Djeddah]. D’autres courants précipitent des milliers de tonnes de cette soupe brunâtre sur la barrière de corail, au sud de la base navale Roi-Fayçal, dans une zone autrefois très appréciée des plongeurs.
    Sur les plages d’Al-Hamra et de la Corniche, les effets les plus visibles de la pollution prennent la forme d’al­gues vertes qui ont envahi le rivage. La municipalité s’efforce de les faire disparaître avant la saison ­touristique, mais leur croissance est stimulée par les riches éléments nutritifs présents dans l’eau et elles réapparaissent rapidement. Les eaux ont beau être claires, elles n’en sont pas moins extrêmement polluées. Ici, les enfants se baignent dans un véritable bouillon de culture. L’eau exhale souvent une odeur fétide.

    “Nous plongeons à Djeddah depuis quinze ans et, avec la récente augmentation de la pollution organique, la visibilité sous l’eau a diminué, raconte notre expert. Elle est passée d’une moyenne de 20 mètres à 6-8 mètres. Depuis la côte jusqu’à 150 kilomètres au large, la mer Rouge est en train de devenir verte. Les algues envahissent les récifs de corail et les étouffent. Cet effet est aggravé par la baisse de la luminosité causée par la prolifération du plancton. Les rayons du soleil ne pénètrent plus suffisamment profondément et les coraux, qui ont besoin de lumière pour leur ­photo­synthèse, s’étiolent. Les récifs de corail constituant la base de la chaîne alimentaire, il faut s’attendre à un effondrement spectaculaire de l’écosystème marin de Djeddah dans les mois à venir”, met en garde notre expert.
    D’autres effets des déversements toxiques sont invisibles à l’œil nu. Car il n’y a pas que l’environnement marin qui soit menacé par cette pollution. “Des métaux lourds sont désormais présents dans la chaîne alimentaire, et nous les absorbons quand nous mangeons le poisson péché dans la région”, ­ajoute-­t-il.

     Les nombreuses espèces d’animaux qui se trouvent au début de la chaîne se nourrissent en effet de ces rejets putrides, saturés de métaux lourds et de subtances toxiques. C’est notamment le cas des crevettes. Pourquoi, à votre avis, les crevettes sauvages de la région ont-elles un énorme abdomen noir ? Elles se nourrissent de ces déchets et nous les mangeons, et c’est pareil pour toute une gamme de poissons pêchés dans ces eaux. Le marché aux poissons de la Corniche est peuplé de gens qui ignorent tout de ce qu’ils achètent et cuisinent…
    Roger Harrison
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