• COMMENTAIRES SUR LA CRISE DE L’EAU EN TUNISIE

    Les ¾ du territoire de la Tunisie sont semi-arides ou arides. Par conséquent, la Tunisie a depuis toujours été confrontée à des ressources en eau limitées. Cependant, la grave crise de l’eau que la Tunisie subit actuellement à des causes relativement récentes : le développement de mauvais usages de l’eau, une gestion publique de l’eau et l’assainissement en partie déficiente et une difficulté croissante de financement. Les pays qui sont dans cette situation sont des cibles faciles pour les entreprises privées étrangères. Ainsi, les services d’eau et d’assainissement de plusieurs grandes villes marocaines (Rabat, Casablanca…) ont été privatisés il y a plusieurs années. Et même si Veolia a dû quitter le Maroc récemment, la tendance n’est pas à un retour ou un renforcement de la gestion publique de l’eau. En Tunisie, après la chute de Ben Ali, l’idée de privatiser la production et distribution d’eau potable (services assurés jusqu’à présent par la SONEDE, société publique dépendante du ministère de l’agriculture) a été discutée au sein du nouveau gouvernement. Les entreprises privées comme Veolia et Suez ont pratiqué un fort lobbying auprès de membres du gouvernement et d’élus de collectivités locales. La privatisation est pour l’instant repoussée mais jusqu’à quand ? La Tunisie est très attractive pour les entreprises privées étrangères, compte-tenu d’une main d’œuvre à bas prix et de l’absence d’impôt sur les bénéfices. Le projet de transformer la Tunisie en un hub financier pour le sud de la Méditerranée à l’image de ce qui a été fait à l’île Maurice pour l’océan indien accroît cette attractivité.
    Les mauvais usages de l’eau
    Les mauvais usages de l’eau dans les domaines agricole et touristique provoquent une salinisation secondaire très importante des sols et des eaux.
    La Tunisie a systématisé l’utilisation de l’eau issue des stations d’épuration pour l’irrigation agricole. Mais dans les conditions de forte évapo-transpiration qui sont celles de la Tunisie, une irrigation non maîtrisée avec une eau épurée déjà chargée en sel et en métaux lourds, couplée à l’utilisation de boues d’épuration insuffisamment traitées, ne peut que dégrader la qualité des sols et de l’eau. C’est ce qui se passe actuellement. Avant la chute de Ben Ali, un projet de production de bio-carburants dans une zone semi-aride qui aurait utilisé de fortes quantités d’eau épurée chargée en sel et métaux lourds a même été discuté, alors que la Tunisie n’est pas auto-suffisante sur le plan agricole et importe une grande partie de son alimentation. Face à cette situation, les laboratoires du centre des biotechnologies de Borj Cedria et d’autres institutions explorent les ressources phytogénétiques locales pour identifier des plantes (notamment fourragères) qui nécessitent peu d’eau et qui possèdent une bonne tolérance à la salinité et à d’autres stress induits par la salinité et/ou la sécheresse et travaillent aussi à la mise au point de techniques biologiques prometteuses pour la désalinisation et la réhabilitation des sols salinisés.
    Le développement d’un tourisme à l’occidentale dans les oasis du sud tunisien a aussi des conséquences désastreuses sur les ressources en eau. La consommation en eau des hôtels de luxe des oasis épuise des ressources qui sont déjà faibles. Le rejet des eaux usées dans les écosystèmes très particuliers que sont les oasis provoque la salinisation et la contamination des sols et des eaux avec des conséquences dramatiques pour les agriculteurs.
    De plus, il semblerait que l’exploitation des gaz de schiste ait démarré dans plusieurs régions pauvres en eau dont la région de Kérouan et l’eau utilisée pour la fracturation hydraulique est bien évidemment de l’eau provenant des stations d’épuration…
    Une gestion publique de l’eau et l’assainissement en partie déficiente
    La SONEDE (Société Nationale d’Exploitation de Distribution des Eaux ) annonce un taux de raccordement de 100% pour l’eau potable en zone urbaine et de 94% en zone rurale. Cependant, le taux de branchement par la SONEDE en zone rural n’est que de 47%, le reste correspond à des branchements collectifs assurés par les Groupes de Développement Agricoles (GDA).
    L’eau potable semble être de qualité médiocre et elle est très fortement chlorée ce qui est toujours révélateur d’un manque de confiance dans l’efficacité du processus de potabilisation et dans le bon état des infrastructures. La Cour des comptes tunisienne a récemment indiqué que l’eau potable produite par la SONEDE ne respectait que 30% des normes de qualité. Par exemple, la salinité dépasse 2 g/l dans plusieurs régions alors que le seuil maximum est de 1,5 g/l. Parallèlement, la consommation d’eau embouteillée connaît une croissance continue malgré un prix élevé.
    La facture d’eau qui a récemment augmenté est considérée comme trop élevée par une fraction importante de la population.
    Dans une zone rurale où existent de nombreuses sources, les puits creusés par les habitants sont rebouchés avec du béton par les services publics sous prétexte de l’absence de contrôle de la qualité de l’eau. Les habitants n’ont alors pas d’autre choix que de puiser l’eau polluée d’une rivière avoisinante.
    De nombreux cas de clientélisme et de corruption pour l’accès à l’eau ont été dénoncés par des tunisiens durant le FSM. A l’époque de Ben Ali, certains notables liés au régime ne payaient pas leur eau et certains gros exploitants agricoles s’approvisionnaient en eau à l’aide de forages illégaux. Ces pratiques continuent sous le nouveau régime. Elles sont d’autant plus scandaleuses que de nombreux petits agriculteurs sont tellement endettés qu’ils ne peuvent plus payer l’eau pour l’irrigation de leurs champs (voir le cas des agriculteurs de Mornag, Ben Arous).
    Une difficulté croissante de financement
    La SONEDE est en déficit depuis plusieurs années et a dû augmenter ses tarifs. La SONEDE avance plusieurs raisons à son déficit : un gel des tarifs entre 2005 et 2011; la montée des prix des matières premières et des produits chimiques utilisés pour le traitement des eaux, et l’arrivée à terme de prêts consentis pour l’investissement dans les projets de dessalement réalisés pendant les années 1990.
    Le déficit de la SONEDE entraîne la difficulté à financer l’entretien et le développement des réseaux ainsi que la mise aux normes des stations d’épuration. C’est dans ces conditions que se développent les Partenariats Publics Privés avec les conséquences désastreuses que nous connaissons partout dans le monde pour les usagers. Juste avant la chute de Ben Ali, la concession d’un projet pour la conception, la construction et l’exploitation pendant 20 ans d’une usine de dessalement d’eau de mer sur l’île de Djerba avait été attribuée au « Groupe Princesse El Materi Holding » et à l’entreprise espagnole « Befesa Medio Ambiente company ». Suez Environnement qui fait partie de la liste officielle des partenaires de la SONEDE avait alors dénoncé l’opacité de l’appel d’offre. Le « Groupe Princesse El Matteri » appartenant au gendre de Ben Ali, le contrat a été rompu depuis. La SONEDE est actuellement à la recherche d’un nouveau financement pour ce projet et pourrait à nouveau passer par un PPP.
    http://www.fame2012.org/fr
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