• eau de la colère

    Depuis trois ans, les habitants de Flint n’ont plus accès à l’eau potable. Après avoir été empoisonnés au plomb pendant dix-huit mois, ils n’ont plus foi en l’administration et attendent inlassablement que le Michigan ou l’Etat fédéral leur viennent en aide. VOA Afrique a mené l’enquête sur l’eau de la colère à Flint. Retour sur le syndrome d’une Amérique oubliée.
    La rivière de Flint coule paisiblement entre les bâtiments du centre-ville. Sa couleur verdâtre ne choque plus : on a déjà vu pire. Il y a un demi-siècle, elle était la poubelle des industries automobiles qui avaient fait la richesse de la ville.
    Tout comme Détroit, Flint s’est vue imposer un administrateur d’urgence pour gérer son budget en 2009, lorsque les États-Unis traversaient la plus grave crise économique depuis la Grande Dépression. En 2012, l’administrateur Ed Kurtz est envoyé par le gouverneur Rick Snyders, pour examiner les finances, et particulièrement les dépenses du département de l’eau.
    La Ville et l’État du Michigan ont eu une idée simple : il serait moins cher de construire leur propre structure d’approvisionnement en eau plutôt que d’emprunter celle de Détroit. Lors d’un conseil municipal, la Ville annonce aux habitants que Flint pourrait économiser 200 millions de dollars sur les vingt-cinq prochaines années.
    Il est donc décidé d’arrêter le contrat avec Détroit. En attendant la construction de la nouvelle infrastructure, la municipalité est obligée d’utiliser la rivière de Flint. Le jour où l’administrateur d’urgence, annonce que l’eau du robinet viendra de cette source si familière aux habitants, pour économiser quelques millions, le scepticisme envahit les esprits.
    Dans un communiqué, l’administration se veut rassurante : “pour contrer les mythes et promouvoir la vérité sur la rivière de Flint et sa qualité comme source d’eau potable, nous assurons qu’il y a eu de nombreuses études et de tests menés”. De son côté, le maire de la ville, Dayne Walling, assure que “l’eau est normale, bonne et pure”. Devant des dizaines de personnes, il boit un verre d’eau tiré du robinet pour confirmer ses propos.
    Pourtant, une semaine plus tard, des habitants commencent à se plaindre de la couleur et surtout de l’odeur de l’eau. Ce n’est que quatre mois plus tard que des bactéries sont détectées. La Ville demande aux habitants de faire bouillir l’eau tandis que du chlore sera ajouté à la source pour la nettoyer. Deux mois plus tard, le géant de l’automobile General Motors décide de ne plus utiliser l’eau de la ville car le chlore pourrait être “corrosif” pour les machines de ses usines, “Cette eau est insalubre !”, dénonce Melissa Mays. Chute de cheveux, défenses immunitaires qui flanchent, plaques rouges sur la peau, elle commence à comprendre que quelque chose ne va plus. Elle écoute ses voisins se plaindre de l’eau. Pour certains, celle-ci a la couleur de la “pisse” d’un enfant malade et l’odeur du “vomi frais”. Pour d’autres, ce serait plutôt les relents d’un corps en putréfaction. Petit à petit, Melissa en vient à croire ce que d’autres mères commençaient à raconter autour d’elle : l’eau est en train de les tuer à petit feu.
    Début février, quelques habitants demandent que leur eau soit testée. Une autre mère, Lee Anne Walter, fait une analyse qui révèle que son eau contient 100 fois plus de plomb que le taux maximal autorisé par l’Agence de protection de l’environnement (EPA).
    Des habitants inquiets commencent à exprimer leur désarroi devant l’Hôtel de ville, puis frappent aux portes de leurs voisins pour leur dire “arrêtez de boire cette eau". Mais l’administration persiste à répondre que “l’eau est potable” avec, à ses côtés, les consultants du groupe français Veolia North America. Les rassemblements prennent de plus en plus d’ampleur.
    Mois après mois, l’EPA est pointée du doigt pour ne pas avoir vérifié le niveau de corrosion des tuyaux l’adduction de l'eau. Lors d’un entretien avec Michigan Radio, la porte-parole du département de l’État du Michigan chargé de la qualité de l’environnement demande “à tout le monde de se relaxer”, parlant d’”anomalie locale” pour le test alarmant de Lee Anne Walter. Dans le même temps, le gouvernement envoie des bouteilles d’eau à ses employés de Flint.
    Lee Anne Walter fait appel à Miguel Del Toral, un employé de l’agence américaine de protection de l’environnement. Ce dernier se fait traiter “d’employé indésirable” par sa hiérarchie quand il publie les résultats de son étude alarmante sur l’eau.
    En septembre 2015, ce ne sont plus les habitants mais une équipe de chercheurs spécialisée qui tire la sonnette d’alarme. Des universitaires de Virginia Tech visitent une centaine de maisons de Flint et déclarent que “les analyses préliminaires montrent des niveaux dangereux de plomb dans l’eau”. C’est le premier pavé dans la mare.
    “Les pires niveaux de plomb que j’ai vus en vingt-cinq ans de recherche, ce sont ceux de Flint”, déclare à Michigan Radio Mark Edwards, membre de l’équipe de Virginia Tech. Mais l’étude est mise de côté par le gouvernement et les agences de protection.
    Mona Hanna-Attisha n’habite pas à Flint, mais elle considère ses petits patients de l’hôpital de la ville comme ses propres enfants. Lors des consultations au Hurley Medical Center, la pédiatre remarque des taches sur la peau de ses bambins et entend les enseignants déplorer le manque de concentration accrue de leurs élèves.
    Elin Betanzo, une de ses amies d’enfance, est ingénieur en ressources naturelles. Elin avait déjà eu quelques soupçons dès avril 2014, lors du changement de l’eau. Mais elle décide, comme tout le monde, de croire que tous les mécanismes administratifs sont en place pour éviter une catastrophe sanitaire.
    Lors d’un dîner en août 2015, Elin et Mona se retrouvent à discuter de Flint. Elin lui demande de regarder le niveau de plomb dans le sang de ses patients, une donnée qu’elle devrait avoir puisque rendue obligatoire par le gouvernement fédéral. Mona commence donc à regarder de plus près le sang de ses petits malades. Elle n’en croit pas ses yeux : entre 2014 et 2015, le taux de plomb dans le sang a doublé, passant de 2,1% à 4% pour les enfants âgés de moins de 5 ans.
    Le 24 septembre 2015, elle organise une conférence de presse où elle avertit : “cette étude est inquiétante, ces résultats sont inquiétants, et quand notre organisation nationale nous dit que la prévention est la chose la plus importante et que l’empoisonnement au plomb peut être irréversible, je pense qu’alors, nous devons dire quelque chose”.
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    “Nous souhaitons limiter l’exposition au plomb, donc il faut allaiter, conseille-t-elle aux mères devant les journalistes locaux, et pour les enfants qui ne sont plus allaités et les femmes enceintes, il ne faut plus utiliser l’eau du robinet. Filtrer l’eau est probablement une bonne idée, tout comme éduquer les populations, mais également changer la source d’eau potable”.
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    Pour la première fois, publiquement, il est demandé à la Ville de changer la source de l’eau.
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