• Sénégal - Pénurie d'eau : le cri de colère des usagers

    De nombreux quartiers de Dakar ont attendu en vain le retour promis de l'eau. De quoi donner à cette pénurie d'eau une dimension sociale et politique qui pourrait réserver de mauvaises surprises aux autorités. Membre de la société civile, Cécile Thiakane s'en explique.

    D'abord il y a les faits. Depuis plusieurs semaines, voire des mois, des quartiers entiers de Dakar tels que les Parcelles Assainies, Niary Tally, Benne Tally et d'autres sont privés d'eau. Lorsque cette eau parvient presque par miracle dans certaines maisons, elle semble impropre à la consommation, d'une couleur sombre et douteuse. En plus de ne pas recevoir ce service de base, les usagers de la capitale sénégalaise doivent pourtant s'acquitter de leurs factures. Les populations payent finalement très cher cette nouvelle pénurie d'eau avec l'achat et le transport d'eau, sans compter l'allongement des journées avec les lourdes charges à porter jusqu'au domicile. Certains ont eu à débourser plusieurs centaines de francs CFA les prix pouvant aller de 100 à 1 000 francs par jour pour payer un charretier ou une personne chargée de puiser et de transporter l'eau pour les usagers.

    Et l'État dans tout ça ?
    Les autorités avaient promis que la situation reviendrait à la normale ces derniers jours, aux alentours du 20 juillet, mais la pénurie persiste. Force est de constater que les explications des autorités, notamment du ministère de l'Hydraulique et de l'Assainissement, n'ont pas convaincu. Mouhamed Diatta, conseiller technique du ministre de l'Hydraulique et de l'Assainissement expliquait il y a encore peu que le « problème est lié au management du système, parce que nous sommes dans une phase de modernisation accrue du système d'approvisionnement en eau ».

    Qu'en est-il du côté de La Sénégalaise des eaux ?
    Son directeur général, Abdoul Ball, s'est expliqué dans un long entretien au journal Enquête. Il y dit que «  les ressources d'eau disponibles ne couvrent pas les besoins de la population de la région de Dakar. Cela veut dire que, quand on prend la quantité totale d'eau produite par toutes les usines et les forages, cela ne permet pas de satisfaire la demande en eau. Il y a un déficit de 50 000 m3/jour. Ce déficit est davantage senti pendant les périodes de pointe, pendant les périodes de chaleur qui ont commencé en juin ». Il faut savoir que la principale usine qui alimente Dakar ne fonctionne pas à sa pleine capacité depuis le 15 mai dernier parce que la Société nationale des eaux du Sénégal (Sones) avait entrepris des travaux de réhabilitation du système, lesquels ont pris plus de temps que prévu. Des explications qui n'ont pas convaincu et ont même réveillé dans l'esprit de certains les scènes d'émeutes qui se sont déroulées en septembre 2013. Cécile Thiakane, membre active de la société civile sénégalaise engagée dans la défense de l'environnement et la valorisation des politiques d'intervention, s'est fendue d'un texte vif dans lequel elle s'est fait écho du désarroi et de la colère de plusieurs usagers. De quoi attirer notre attention et de nous entretenir avec elle.

    Le Point Afrique : N'êtes-vous pas trop alarmiste lorsque vous parlez de risque « d'émeutes de la soif » concernant la pénurie d'eau qui sévit à Dakar... ?

    Cécile Thiakane : Le titre est un peu fort peut-être, mais j'ai voulu interpeller sur l'urgence et le danger potentiel auquel le citoyen est exposé ! Les manifestations résultant d'une pénurie d'eau de plus de dix jours à Dakar en septembre 2013 sont encore présentes dans la mémoire des observateurs. Des Sénégalais étaient sortis pour manifester leur mécontentement, en incendiant des pneus dans plusieurs quartiers de Dakar. Et là, il y a des appels à manifestations pour le 3 août. Je ne veux pas de cela pour mon pays. Avec ce nouvel épisode, c'est la paix sociale qui se trouverait fragilisée. Fort heureusement, le peuple sénégalais est adepte du mougne, c'est-à-dire d'avoir de l'endurance dans la souffrance et son légendaire « Inchallah » lui permet de souvent supporter des situations explosives. Oui, mais jusqu'à quand ?

    Dans beaucoup de quartiers populaires, les familles, en plus de lutter pour satisfaire leurs besoins primaires, sont obligées de veiller toute la nuit pour avoir la chance de remplir quelques bassines d'eau. Il se trouve que cette eau est de mauvais qualité et souvent insuffisante pour les besoins : boire, faire à manger, se laver, nettoyer l'ensemble de la famille. On peut imaginer que ces populations veuillent faire entendre leur mécontentement. On note aussi beaucoup de scènes de bousculade de personnes pour avoir la « chance » de remplir quelques bidons d'eau, quand des camions-citernes daignent bien se montrer. Certains n'ayant pas les moyens d'acheter l'eau que propose le charretier, assez cher, n'ont pas d'autres solutions. Les populations inquiètes et désabusées par cette désastreuse situation risquent d'échouer sur des territoires inhabituels. La situation pourrait dégénérer car une profonde lassitude les gagne. L'eau est vitale. Sans elle, aucun être humain ne peut vivre dignement. En être privé, c'est être privé d'un droit fondamental.
    Et pour finir, cette énième pénurie d'eau vient rallonger la longue liste de problèmes sociaux et économiques qui gangrènent le bien-être des populations. De fait, le chômage chronique chez les jeunes, la baisse du pouvoir d'achat pour une grande majorité de Sénégalais, le cortège d'incertitudes de la saison des pluies avec les inondations et la fragilisation des habitations, sont autant de facteurs qui impactent négativement, jour après jour, le moral des ménages sénégalais. Donc on peut dire qu'avec la pénurie d'eau, la coupe est tout simplement pleine.
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