• L’« eau virtuelle » peut-elle répondre aux problèmes de rareté de la ressource ?

    Parmi les solutions proposées aux problèmes de disponibilité de l’eau dans un nombre croissant de régions du monde, la mise en avant de la notion d’« eau virtuelle » figure en bonne place. Elle consiste à promouvoir les exportations et importations d’eau « incorporée » dans des produits agricoles en lieu et place de l’eau « brute ».


    Selon les promoteurs de la notion d’« eau virtuelle », les pays secs ou arides, plutôt que de s’acharner à trouver des ressources en eau pour développer une agriculture locale, feraient mieux de se concentrer sur d’autres objectifs économiques et d’« importer » leur eau sous forme de produits agricoles venus d’ailleurs.


     Preuve du caractère séduisant de cette manière de penser la distribution des ressources en eau, son inventeur, le professeur anglais John Anthony Allan, a été récompensé en 2008 par le prestigieux « Prix de l’eau » décerné par l’Institut mondial de l’eau basé à Stockholm.
    La notion d’eau virtuelle est descriptive avant que d’être prescriptive. John Anthony Allan est originellement professeur de géographie au Département d’études africaines et orientales du King’s College de Londres. Il a développé le concept d’eau virtuelle dans le but de rendre visible et de mesurer les flux d’eau directs et indirects entre régions. Produire un kilo de pain requiert ainsi en moyenne 1000 litres d’eau ; exporter un pain revient donc à exporter autant d’eau « incorporée » à ce pain. Le même type de raisonnement vaut pour les produits industriels (voir le texte « Bilan eau » ou « empreinte hydrique »). L’application de cette grille d’analyse aux échanges commerciaux contemporains montre que des pays comme les États-Unis, l’Argentine ou le Brésil, en raison de l’importance de l’agriculture d’exportation, « exportent » chaque année des milliards de litres d’eau virtuelle. Les principaux importateurs nets d’eau virtuelle sont le Sri Lanka, le Japon, les Pays-Bas, la Corée du Sud, la Chine, l’Espagne, l’Égypte, l’Allemagne et l’Italie. À l’échelle continentale, les Amériques, l’Australie, et l’Asie du Sud-est exportent une partie significative de leur eau vers l’Europe, l’Afrique du Nord et l’Asie centrale et du Sud. En 2000, le commerce mondial total d’eau virtuel était estimé à 1,34 milliard de mètres cubes.




    Les promoteurs de la notion d’eau virtuelle estiment que cet instrument de mesure peut se révéler un outil crucial pour promouvoir une meilleure gouvernance de l’eau au niveau de chaque région et de chaque nation. D’un côté, elle permet aux autorités de prendre conscience d’où vont les ressources en eau, et éventuellement de les réallouer à meilleur escient. De l’autre côté, dans le cas de régions arides ou semi-arides, l’importation d’eau virtuelle peut être considérée comme une alternative plus économique et plus réaliste à la mise en œuvre de gigantesques projets de barrages, de détournement de fleuves ou de dessalement. Ce dernier raisonnement est particulièrement mis en avant à propos du Moyen-Orient et dans une moindre mesure de l’Afrique du Nord. Il est suggéré par les défenseurs de l’eau virtuelle que ces pays feraient mieux de renoncer à leurs politiques de souveraineté alimentaire, extrêmement coûteuse en eau pour des bénéfices limités, et de se concentrer sur des productions plus rémunératrices et moins consommatrices d’eau (comme les fleurs), voire d’autres secteurs économiques, qui leur permettraient ensuite d’acheter des produits alimentaires, c’est-à-dire de l’eau virtuelle. La notion d’eau virtuelle peut également servir de correctif à des raisonnements économiques valables à court terme, mais dévastateurs à long terme. Par exemple, il peut être avantageux pour les agriculteurs californiens de cultiver du riz et du foin (deux cultures gourmandes en eau) à destination du Japon parce que le prix californien de l’eau et celui du transport (retour des containers contenant les appareils électroniques exportés dans l’autre sens) sont très bas. Du point de vue des ressources, cela signifie des transferts massifs d’eau virtuelle vers le Japon, alors que la Californie est menacée par la surexploitation. D’ores et déjà, des pays comme Israël orientent leurs exportations agricoles en fonction de leur teneur en eau virtuelle, décourageant par exemple les exportations d’oranges (grandes consommatrices d’eau dans ces contrées).


    Autrement dit, la notion d’eau virtuelle permettrait de profiter au mieux des avantages comparatifs liés à la géographie, et encouragerait à terme une division internationale du travail où il reviendrait aux pays les plus riches en eau d’assurer l’essentiel de l’agriculture et des autres productions requérant beaucoup d’eau. Bref, en partant du principe que les ressources en eau ne sont pas marquées par une rareté absolue au niveau planétaire, mais simplement par une distribution inégale de cette ressource entre les pays, l’eau virtuelle serait un instrument qui permettrait de corriger ces inégalités de départ.


    Limites et critiques
    La notion d’eau virtuelle n’est toutefois pas sans susciter nombre de critiques et d’objections. Une première série de critiques tient aux imperfections intrinsèques de la notion d’eau virtuelle et de sa mesure. En particulier, elle passe sous silence la dimension matérielle de l’offre et de la demande d’eau, avec pour résultat de la considérer précisément comme une ressource « virtuelle », dont on peut faire ce qu’on veut. Ainsi, la notion d’eau virtuelle ne fait aucune différence entre les différentes origines de l’eau (précipitations, rivières, eaux souterraines) ; elle repose sur le présupposé qu’une eau non utilisée dans un secteur pourra l’être automatiquement dans un autre ; elle ne tient pas compte du caractère soutenable ou non des extractions d’eau.


    Une seconde série de critiques, plus importante encore, renvoie à la conception angélique du commerce international sur laquelle semblent s’appuyer les promoteurs de l’eau virtuelle et de son usage pour guider les politiques agricoles nationales. Dans la perspective qu’ils défendent, en effet, les pays situés dans des régions arides n’auraient plus qu’à s’en remettre entièrement au marché international pour l’alimentation de leurs citoyens. Or l’expérience prouve que les mécanismes de marché ne permettent pas de réduire les inégalités ou même d’éviter les conflits. Les fluctuations des prix alimentaires, de même que la mise en œuvre de restrictions commerciales ou d’embargos par certains pays, montrent les dangers associés à une dépendance excessive vis-à-vis du marché mondial. En outre, quand bien même il serait effectivement souhaitable de convertir des économies entières à des productions non agricoles plus économes en eau et plus rémunératrices, cela ne paraît pas vraiment réaliste à court et moyen terme pour la plupart des pays concernés actuellement par des problèmes de sécheresse.


    Outre qu’elle fait ainsi bon marché de la notion de sécurité alimentaire, une mise en œuvre inconsidérée de la notion d’eau virtuelle aurait pour conséquence d’accentuer la « marchandisation » directe ou indirecte des ressources en eau et, dans le contexte des inégalités économiques existant entre pays, de faciliter l’achat direct ou indirect par les pays riches d’eau venue de pays plus pauvres. D’ores et déjà, la notion d’eau virtuelle est mise en avant pour justifier l’existence de grandes exploitations horticoles aux bords du lac Naivasha au Kenya, au détriment de la production agricole locale et de la qualité des eaux du lac : la culture des roses y requérrait moins d’eau qu’en Europe… De même, il semble que plusieurs pays du Moyen-Orient, comme l’Arabie saoudite, utilisent désormais une partie de leurs revenus pétroliers pour acquérir des terres dans d’autres pays plus pauvres ou instables, et y mettre en place des productions agricoles destinées à l’approvisionnement de la mère-patrie.


    Enfin, dans l’état actuel, les productions alimentaires de base sont souvent, du point de vue monétaire et du point de vue de la richesse telle qu’elle est mesurée dans le PIB, les moins efficientes en termes d’usage de l’eau – et ce même dans les pays dominés par l’agriculture productiviste. Dans tous les pays où ont été mises en place diverses formes de marchés de l’eau (voir le texte Les « marchés de l’eau », au Chili et ailleurs), on constate donc logiquement une même tendance à réaffecter l’eau aux villes ou aux industries au détriment de l’agriculture. On est en droit de s’interroger sur la pertinence d’une logique qui, poussée à bout, veut que le secteur agricole finisse, au nom des gains d’efficience et de productivité, par se réduire de plus en plus dans un nombre croissant de pays… comme s’il était concevable qu’il finisse par disparaître tout à fait.


    SOURCES PRINCIPALES
    - Andrew Martin, « Mideast Facing Choice Between Crops and Water », New York Times, 21 juillet 2008. http://www.nytimes.com/2008/07/21/b...
    - Wendy Barnaby, « Do Nations Go to War Over Water ? », Nature, n. 458, 19 mars 2009. http://www.nature.com/nature/journa...
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